Tranche de vie : La faille

Il s’agit d’un sujet dont on ne parle que du bout des lèvres et avec des gens qui ont toute notre confiance… Je vais tenter de décrire, avec autant d’élégance que possible, un troublant épisode de vie qu’a vécu une personne de mon groupe d’amies.

Alors qu’elle se croyait enfin dans un mode de vie et un quotidien qu’elle avait longtemps désiré, plus rien ne se déroulait comme elle l’avait imaginé. Par le passé, elle allait vers l’autre et avait toujours eu plaisir à chercher des affinités et à créer de vrais liens sociaux. Soudainement, elle se sentait stressée comme une souris de laboratoire et, comme s’il s’agissait de sa survie, elle anticipait négativement chaque proposition de nouvelle rencontre. Devoir converser de manière joviale et courtoise, avec des gens qu’elle ne connaissait ni d’Ève ni d’Adam, devenait subitement un stress intense et suscitait un dilemme qui se terminait par des brouilles.

Elle avait perdu ce phare intuitif de son jeune âge et avait maintenant de la difficulté à évaluer ce qu’il était bon de dire en société. Un eldorado se disputait en elle : un obstacle mystérieux et hostile contrariait ses efforts. Elle avait la sensation qu’un gourou invisible contrôlait ses paroles. Ainsi, socialement, elle avait sans cesse peur de gaffer, de commettre, de façon inconsciente, des impairs et de blesser.

Quelque chose qui la dépassait et qu’elle n’arrivait pas à identifier l’a conduit à un haut niveau d’anxiété. Quand le calme revenait en elle, elle avait honte de ce comportement, mais elle n’arrivait pas pour autant à fournir un motif significatif à cette subite phobie sociale ni non plus à reprendre le contrôle.

Par le passé, elle n’était pas un loup solitaire, alors pourquoi cette anxiété? Son esprit, qui jusque-là n’aspirait qu’à des images de bonheur aussi simples qu’une marche au soleil, s’est vu traquer sournoisement par la peur de sortir. Elle ne savait pas comment expliquer à son conjoint qu’en elle s’était installé un personnage inconnu et qu’elle ignorait ce qui lui arrivait. Elle souhaitait qu’il lui pardonne et la serre très fort dans ses bras sans qu’elle ait à expliquer quoi que ce soit.

Elle ne se reconnaissait pas elle-même, alors comment pourrait-il la comprendre? Elle n’était donc pas du tout certaine qu’il s’intéresserait à ce problème d’anxiété. Le mieux était sans doute de lui cacher son tourment puisqu’elle n’avait aucune explication rationnelle à lui fournir. Il fallait tout de même qu’il sache qu’il n’était aucunement responsable de son comportement. Elle devait, au moins, lui dire qu’elle n’avait pas cessé de l’aimer. Elle se sentait prise dans un mauvais cauchemar qui n’en finissait plus et qui leur faisait une vie de couple difficile. Se faire la vie belle avait toujours été leur objectif commun et ils vivaient maintenant le contraire. À ce moment, elle a eu besoin de parler : elle nous a partagé ses inquiétudes sur ce qu’elle vivait et elle nous a exposé tous ses questionnements.

« Ce matin, j’ai reconnu mon visage dans la glace, mais, en même temps, j’ai eu la désagréable sensation d’habiter la tête de quelqu’un d’autre; c’était comme si, pendant un instant, mes pensées m’étaient devenues étrangères. Une brèche, une faille se creusait un espace dans mon cerveau. Devant ce miroir, j’ai détesté l’émotion et j’ai mis plusieurs minutes à m’en remettre. De toute évidence, la chimie ou l’interconnexion de mes neurones fonctionnait mal. J’ai ressenti l’urgence d’agir. Aidez-moi les filles… »

Après cet épisode du miroir, il lui était maintenant clair que quelque chose ne tournait pas rond dans son cerveau et que le problème ne se résoudrait pas tout seul. Chaque jour, elle était en état d’alerte et dans un combat pareil au jour précédent. Elle était de plus en plus terrorisée par cette eau trouble où elle dérivait depuis quelques mois. Chaque jour, elle s’attendait au pire et craignait que ça n’empire.

« Le soir au coucher du soleil, comme lorsque j’étais enfant, je me sens petite au-dedans et j’ai peur de m’endormir, car je crains de me réveiller pour toujours dans la tête d’une autre. Au matin, la terre a continué de tourner, mais, comme une impuissance acquise, les images de mes lendemains m’apparaissent affolantes. Même au soleil, je ne suis plus heureuse de vivre.

J’ai l’intuition que ce désordre qui s’opère en moi ne dépend ni de ma vie affective ni d’un problème physique. Est-ce que je suis seule à vivre cette sorte de dérangement mental? Est-ce qu’un problème neurologique serait arrivé à quelqu’un d’autre dans ma famille et m’aurait été transmis? Est-ce une tumeur cérébrale? Est-ce que pour moi, cette chose invisible continuera de m’assaillir ainsi jusqu’à la fin de ma vie? Est-ce un début de démence qui me fait sombrer dans la folie? »

Malheureusement, pas plus qu’elle, nous n’avons pu expliquer ce qui se détraquait dans son cerveau. Nous l’avons convaincue que consulter était la seule chose à faire.

« Chose certaine, cela ne peut plus durer! »

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