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Dans la lumière de Lynda Beaulieu

Chères lectrices, chers lecteurs,

Les Radieuses m’ont approchée pour me proposer de collaborer avec elles, et très rapidement m’est venue l’envie d’interviewer des femmes qui m’inspirent. La proposition venant de l’indicatif régional 418, j’ai tout de suite pensé à MA reine de Québec, Lynda Beaulieu, une femme remarquable, au cœur grand comme l’océan et à l’humour contagieux. Dans ma vie, c’est un pilier; je vous laisse le soin de la découvrir…

Dans la lumière de Lynda Beaulieu

— Comment aimerais-tu que je te présente?

Aïe, Aïe, Aïe, je ne sais jamais comment le faire. J’ai toujours dit que j’étais l’agente de Robert Lepage. Ce qui consiste aussi bien à promener son chien qu’à écrire à la reine d’Angleterre. Ce n’est pas simple à définir. Mais le rôle le plus important pour moi, ce que je suis et demeurerai toujours, c’est une maman. J’aime prendre soin des miens et j’ai l’esprit de famille très développé, peut-être trop.

Au bureau, on m’appelle la Reine mère. Ça me fait rire, car la Reine mère, la mère d’Élisabeth 2, était, parait-il, bienveillante. Ma mère, qui a fait la guerre, m’en parlait avec admiration. À mes débuts chez Ex Machina à la Caserne Dalhousie, j’avais pris l’habitude de faire le tour de l’équipe tous les matins en faisant le petit geste royal de la main tout en prenant des nouvelles de mon monde, et c’est ainsi qu’on s’est mis à me surnommer : la Reine mère.

— La réalisation du Diamant a pris quoi 10 ans?

15, 15 ans

— Si c’était à refaire?

Si j’avais su dans quoi je m’embarquais, jamais, jamais de ma vie je ne me serais embarquée dans cette aventure-là! Mais aujourd’hui que je le vois, que c’est concret, je le referais n’importe quand. Le résultat vaut tout le labeur. Le rêve s’est enfin matérialisé. Cela faisait des années que Robert rêvait d’un lieu pour que le monde puisse venir à notre rencontre, pis quand je dis « notre rencontre », je veux dire les Québécois. Parce que lui, ça faisait plus de 30 ans qu’il partait à l’étranger, faisait le tour du monde présenter son travail et celui d’Ex Machina. Il rêvait d’un lieu pour pouvoir accueillir des créateurs, un lieu d’échange. Il a été reçu dans presque tous les théâtres du monde et il rêvait d’inviter à son tour afin de faire découvrir, à tous ceux qui n’en n’ont pas la chance, ce qui se fait ailleurs. C’est vraiment ça. Pour moi, bien sûr que le bâtiment du Diamant est magnifique, mais c’est ce que ce lieu d’échanges et de créativité permet, qui m’intéresse vraiment. C’est la rencontre, c’est l’humain.

— À peine ouvert, le Diamant a dû fermer ses portes à cause de la pandémie…

La COVID? C’est très difficile pour nous. En fait, c’est la pire catastrophe qui pouvait nous arriver après 6 mois d’activités. Tu travailles 15 ans à créer un lieu de rencontres et juste quand ça se fait et qu’on est dans l’effervescence, que les gens sont au rendez-vous et que le résultat plait, tout à coup, ça s’assombrit parce qu’il nous arrive une affaire comme la COVID.

Bien sûr, durant les 6 mois, ça nous a permis de faire des essais, des erreurs aussi. Au moment de repartir la machine, on va avoir appris de ça, et on va s’amender, mais la vraie question c’est, combien de temps pourrons-nous survivre à ça? On peut se relever de tout, mais dans quel état on va être? On a bâti une équipe, une troupe, une famille de gens dévoués qui à cause de la situation actuelle nous quittent pour d’autres domaines. Et je les comprends, ils ne peuvent plus attendre, ils ont des obligations.

— As-tu déjà souffert d’avoir été dans l’ombre de Robert Lepage?

Jamais, je n’ai JAMAIS été dans l’ombre de mon frère, j’ai toujours été dans sa lumière! À mes yeux, Robert n’a jamais fait d’ombre à qui que ce soit. Robert, il met les gens en valeur, c’est sa grande qualité. Il est exigent, ah ça oui, il te pousse dans des zones que tu n’irais jamais par toi-même. Il nous force à découvrir notre plein potentiel. Ce que je n’aurais jamais fait sans lui, parce que moi, je ne me trouvais pas bonne, je n’avais pas d’envergure, pas vraiment d’ambition, en fait, je ne pensais pas beaucoup de moi. Robert, lui, il t’oblige à faire des choses que tu ne veux pas faire, où tu n’irais pas et quand tu le fais parce que laisse-moi te dire qu’avec lui tu n’as pas ben ben le choix, pis quand tu réussis, tu te dis tabarnouche, et tu perds tranquillement tes petits complexes d’infériorité. On dirait qu’il sait mieux que nous le potentiel qui nous habite. Robert m’a toujours tenue par la main, il m’a toujours amenée à ses côtés. Il m’a appris tellement de choses dans ma vie, autant du côté humain que professionnel, il prenait plaisir à m’amener en tournée à ses débuts et malgré son horaire de fou, il me faisait visiter les villes du monde, c’était un guide fantastique. Alors, pas d’ombre avec lui que de la lumière.

Lynda Beaulieu et Robert Lepage

— Est-ce que tu aurais aimé être une artiste et faire ton numéro?

Je ne suis pas une comédienne. Je n’ai pas le bagage qu’il faut pour faire une carrière là-dedans. Bien que j’aie joué un premier rôle dans Le Confessionnal à la demande de mon frère, je n’ai reçu aucune formation. Et puis moi, je ne veux pas être en compétition, ce n’est pas pour moi. Moi, je ne suis pas obligée d’être bonne. J’ai juste à être moi et à faire ce que j’ai à faire. C’est un métier ingrat que font les artistes, vous êtes dans la lumière, toujours en vue. Moi, j’ai plutôt l’intelligence du cœur, je fonctionne par intuition, je ne suis pas intellectuelle, prendre un texte, le lire et comprendre ce que l’auteur a voulu dire, ce n’est vraiment pas ma tasse de thé.

— Et la mise en scène?

Je ne crois pas que j’ai le potentiel pour faire ça. Je suis bien meilleure public que n’importe quoi d’autre. Y’é probablement là mon talent. Si c’est touchant, je vais être touchée. Si c’est censé être comique puis que je ne ris pas… Je suis à fleur de peau sur les sentiments. Pour Robert, je suis un bon test. Les choses viennent me chercher. Je crois que je suis une excellente spectatrice, mais je ne serais pas une bonne metteuse en scène. Quand je vois un show, le travail, il est fait, l’intelligence, elle est là.

Je crois que je pourrais faire une bonne critique au théâtre et au cinéma. Je vois tous les détails, si l’éclairage rentre mal, tous les défauts des affaires, ce n’est pas de ma faute, ça me saute dans la face.

— Tu as aussi des idées? Pour que les défauts deviennent des qualités?

J’ai le souci du travail bien fait. Et j’ai de l’œil, du métier. Quand je critique un spectacle, que ce soit les nôtres ou bien ceux des autres, c’est toujours dans le respect, mais dans la vérité, par exemple. Pour reprendre les paroles de Denise Filiatrault, « on n’a pas de temps à perdre », si on veut avancer et progresser dans le travail, il faut parler de ce qui ne va pas, pas de ce qui marche bien.

— Mais tu as de l’expérience, une invention, des idées. Tu finis par avoir une grande culture théâtrale, tu vois tout. De l’opéra, du cirque, de la lutte et j’en passe. Moi, je te ferais totalement confiance. J’aurais même un beau projet à te soumettre…

Tu fais ta Robert Lepage qui veut me pousser? Tu sais, Sophie, ce que je dis souvent? « Je préfère de loin être une bonne deuxième qu’une médiocre première. »

Moi, j’ai la chance de travailler avec un artiste complet et puis cet artiste-là, quand il regarde un texte, il voit comment le scénariser, le mettre en place, Robert a une vision globale. Dans sa tête, il voit tout, il pense au décor, aux éclairages, le texte défile et il a des idées qui émergent conceptuellement parlant. Moi, je vois un champ, un aspect, ça serait restreint, ce ne serait pas éclaté, ouvert, ce serait unidimensionnel. Tu vois, j’ai travaillé avec Pedro Pires qui est pour moi un génie au niveau de la réalisation et du montage…

— Tu devrais un peu t’entourer de sans-génies, non?

Peut-être, ça m’aiderait! Du moins ce serait bon pour mon égo! Pourquoi j’aime tant travailler avec Pedro? Tout simplement parce qu’il est fascinant de le voir travailler et c’est lui le génie de la réalisation, de l’image, du montage et moi, assise à ses côtés, je le guide ou je le conseille et surtout je critique son travail. C’est ça, je suis une sorte de guide dans le travail créatif si tu veux, pour mon plus grand plaisir. Ah les créatifs…

— On va parler de la famille, une valeur importante à tes yeux. Qu’est-ce qu’elle t’apporte la famille?

Ben… tout. Pas de famille, je ne suis rien. C’est par elle que je me définis le mieux. C’est mon ancrage, mais depuis toujours, c’est ce que nos parents nous ont inculqué depuis toujours les valeurs familiales. Parce qu’on n’avait rien. Ce qu’on avait de plus précieux c’était la famille. Puis là, tu grandis, tu vieillis et tu te rends compte que l’amitié c’est très important et merveilleux, mais que malheureusement, ça ne dure pas toujours parfois. Tandis que Robert et moi on passe notre temps à s’obstiner, à se chicaner sur des niaiseries, puis à s’asticoter, mais s’il y a une chose qu’on sait tous les deux, c’est que jamais, jamais nos vies ne vont se séparer, quoi qu’il arrive, on va toujours tout se pardonner. Ça fait maintenant 44 ans que je suis mariée avec Sylvain et comme tout le monde on en a vécu des tempêtes, mais on sait que contre vents et marées on va traverser ça ensemble. Même chose pour nos enfants, si on se dispute, on retourne chez nous avec une peine épouvantable, pis tout de suite on se rappelle parce qu’on ne peut pas laisser le temps nous séparer et creuser un fossé entre nous. Pour moi, la famille, c’est vraiment ce qu’il y a de plus fort dans la vie, faut s’y accrocher.

C’est aussi pour ça que c’est important pour moi mon équipe au travail… c’est ma deuxième famille, c’est là-dedans que je suis heureuse, que j’évolue bien, que je donne tout, ma générosité est sans bornes quand je suis entourée de gens que j’aime. Ça fait de moi une meilleure personne, la famille, c’est ça que ça fait.

— Comment tu trouves le temps de t’y consacrer? Car toi aussi tu as un horaire de premier ministre?

C’est la priorité tout le temps, toujours! De 1976 à 1997, j’ai travaillé chez Westburne Québec. 10 ans dans la plomberie et 11 ans dans le département d’aqueducs et d’égouts. Si je devais m’absenter pour des raisons familiales, crois-moi que les patrons n’avaient d’autres choix que de m’accorder le congé. Tu vas penser que je suis folle, mais valait mieux me faire congédier que de ne pas accompagner mon père mourant ou mon enfant malade. Une job, je peux m’en trouver une autre, mais mon père, lui, n’attendra pas, pis crois-moi que mon petit non plus. Alors, quand Robert est venu me chercher, tout de suite je lui ai dit; moi, je vais venir travailler avec toi, mais si un de mes proches est dans le trouble, malade, ou qu’on a besoin de moi, je ne suis pas au bureau, je suis avec eux. Il m’a évidemment dit OUI, pas fou, après tout, ma famille c’est aussi la sienne!

— Qu’est-ce que tu penses de la phrase « the show must go on »?

Non, pour moi la phrase « the show must go on », c’était à l’époque ou la carrière prenait trop d’importance. Moi, je pense que dans la vie la carrière doit être au second plan tout le temps. Si tu fais passer ta carrière avant la famille, quand ta carrière va te lâcher t’checkes toi ben aller… mais si tu fais passer ta famille avant ta carrière, quand ta carrière va te lâcher, parce que ça arrive, t’auras toujours un sol fertile avec une base solide et tu pourras te rebâtir! C’est ça qui est important, puis c’est ce que je n’oublie pas. Pour moi, le bonheur réside là, il réside dans mes relations familiales. J’ai besoin d’être entourée. Moi, j’ai adoré mes parents comme tu ne peux même pas t’imaginer, je les ai admirés, ils avaient des défauts énormes, mais j’ai appris de leurs défauts autant que de leurs qualités. Ils m’ont tout donné, ils m’ont tout appris, ils n’étaient pas parfaits loin de là, mais ce que je suis, c’est grâce à eux. Ça, je le sais et j’espère que mes enfants, que je ne trouve pas trop pires, un jour, penseront comme moi qu’ils sont faits de ce qu’on leur a donné pis de l’amour. Et l’amour, ça porte.

— Comment tu réagis à la soixantaine?

La soixantaine, ça me rapproche de la mort. Depuis la soixantaine, je ne peux pas m’empêcher de penser que j’en ai plus de fait qu’il m’en reste à faire. Comme j’adore la vie, j’me dis que j’aurai ben le temps de dormir quand je serai morte, alors je profite de tout ce que je peux. Ce n’est pas de ma faute, j’ai un moteur dans le derrière. Tsé que moi, j’ai 20 ans dans ma tête, Sophie, j’aurai probablement 20 ans dans ma tête jusqu’à ma mort. Je refuse de croire que cette affaire-là, cette espèce de machine qu’est mon corps, qui commence à me donner des courbatures et des maux de reins, pis j’imagine que je vais me faire changer les hanches un moment donné, je vois tout ça arriver tranquillement pis je me dis tabarnouche, je me rapproche de la fin pis je n’ai pas envie que ça finisse pantoute. J’ai envie de voir mes petits-enfants devenir quelque chose. Je n’ai pas peur de la mort parce que j’ai vu beaucoup de gens mourir, j’ai accompagné beaucoup de personnes dans ma vie puis je sais que c’est doux la mort. Ce n’est pas de traverser la mort qui doit être le plus difficile, c’est d’y arriver qui ne nous tente pas. C’est la ligne d’arrivée, c’est ça qui fait chier, je t’avoue.

— C’est bien de terminer cet entretien avec ce mot « chier », car on sait que tu as déjà gagné ta vie grâce à ça?

Si tu tiens vraiment à finir cette entrevue là-dessus, je te cite mon père, chauffeur de taxi, qui nous disait, parce qu’on n’était pas fortunés et pour s’assurer qu’on ne se sente pas inférieur aux autres ni supérieur d’ailleurs :

« Rappelez-vous toujours les enfants que la reine d’Angleterre, même si elle vit dans un beau palais, elle chie d’la marde pareil comme nous autres!!! »

C’est donc sur cette phrase historique et dans un éclat de rire que s’est conclu notre entretien.

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