La fièvre du bingo

Le samedi soir, la fièvre du bingo s’empare de centaines de personnes qui se rassemblent dans ce temple du jeu, le Paladium de Longueuil, lieu sacré qui réunit les fans finis de ce sport extrême. Imaginez des couples, des gens seuls qui méditent durant des heures devant des cartes pleines de chiffres qu’il faut tamponner pour espérer gagner un prix.

Étant moi-même une contemplative qui s’assume, j’y amène régulièrement ma mère, qui est la reine incontestée du bingo. Avec plus de 70 ans d’expérience, elle sème loin derrière tous ses aspirants au titre.

Nous arrivons généralement assez tôt pour profiter des meilleures places au parterre. Je sais, je sais, vous vous dites sûrement qu’il n’y a pas de gradins au bingo. Ça pourrait être utile en cas d’émeute lorsqu’il y a plus d’un gagnant par tour…la grogne s’installe souvent à ce moment-là car les gagnants doivent partager leur gain. Et les gagnants sont souvent de mauvais perdants…mais, bon, vous voyez ce que je veux dire?

Pour en revenir à nos moutons, au Bingo du Paladium de Longueuil, il y a 14 tours à jouer et chaque tour comporte des jeux différents. De quoi rendre folle la personne que je suis… Étant donné que ce jeu est du véritable chinois pour moi, j’ai besoin d’un traducteur simultané pour pouvoir suivre le rythme. Ma mère elle, est tout à fait zen à côté de moi et elle semble même somnoler pendant que le « calleur » nomme les boules les unes après les autres avec sa voix chaude et suave. Il me donne presque envie de danser un tango avec lui…mais je me retiens et je tamponne mes cartes en pensant qu’il faut être un peu fou pour jouer au bingo.

Et puis, il y a madame Chose assise devant moi. Elle doit avoir au moins 80 ans. Elle sourit tout le temps et sous ses airs innocents elle est une véritable machine à jouer, une Serial Bingo Killer… Sa vitesse d’exécution me sidère à chaque fois. Plus rapide que l’éclair, elle tamponne plusieurs feuilles sans broncher ni se tromper. Elle a aussi un ordinateur dont je ne comprends pas l’utilité. Une sorte de IPad pour les accrocs de ce jeu qui reproduit les cartes au fur et à mesure des tours. Une machine pour initiés seulement? Comme je ne fais pas partie de cette secte, j’évite de toucher cet appareil de peur d’être contaminée moi aussi.

À chaque tour de carte pleine, il y a de l’excitation dans l’air… Mille dollars en jeu. Nous sommes tous fébriles et chaque boule risque de nous rendre carrément maboule! Tout à coup, une rumeur monte dans l’air…Ah non! C’est toujours le signe qu’un gagnant va bientôt hurler BINGO devant toute la salle en déconfiture…Merde, ce n’est pas moi qui partirai avec le magot encore ce soir…

Vers la fin de la soirée, quelque chose d’assez étrange se produit. Le « calleur » demande si quelqu’un a besoin d’un taxi pour repartir…Bon, à ce moment-là je me pose la question suivante : coudonc, y en as-tu qui boivent en cachette ici? Pourquoi repartir en taxi si ce n’est le fait qu’on est trop ivre pour prendre le volant…mystère total pour moi!

Le supplice s’achève après trois heures de ce marathon interminable de 14 tours. Je suis à bout de souffle au fil d’arrivée. Les bouteilles d’encre sont presque vides et les fidèles sont prêts à sortir du temple. Quelques-uns se lamentent sur le fait qu’ils n’ont rien gagné encore une fois. Que ce sont toujours les mêmes qui raflent le magot…Moi je n’ai qu’une seule envie, m’enfuir à toutes jambes. Si jamais arrive le jour où j’ai moi aussi la fièvre du bingo, s’il vous plaît, emmenez-moi au zoo, au cinéma ou perdez-moi dans le bois…

1 commentaire
  1. Bon texte qui, en traçant les grandes lignes du jeu, montre le comportement humain lorsque l’argent est en JEU,
    bref une analyse très succincte de la part de l’auteure. Bravo!

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