J’avais demandé la place près de la fenêtre. C’était mon premier voyage en avion et je ne voulais rien manquer. Depuis mon siège, je ne voyais que des nuages épais qui se dissipaient parfois, dévoilant des étendues immenses couvertes de neige et de forêts boréales denses. Après l’excitation des dernières semaines, je réalisais soudainement que j’avais laissé derrière moi tout ce que je connaissais, et que ma nouvelle vie comporterait une part d’imprévu.

À tout juste vingt-trois ans, j’avais récemment épousé un pilote d’hélicoptère qui venait d’accepter une mission d’évacuation médicale sur la côte du Labrador. Habitué aux vicissitudes de son travail de pilote de brousse, il s’était endormi, malgré les turbulences, tandis que je restais éveillée. Nous allions atterrir sur une piste enneigée, puis marcher jusqu’à un petit aéroport, bien différent de l’aéroport international de Montréal. Après quelques secousses, l’avion s’est immobilisé. Les passagers étaient déjà debout, se pressaient pour récupérer leurs bagages, balancés au hasard dans la neige.
Au moment où mon pied a touché le sol, un vent glacial m’a assaillie. Luttant contre les rafales, j’ai fait de mon mieux pour refermer mon manteau, qui était trop léger pour me protéger du froid mordant. Les autres passagers avaient l’air familiers avec ces conditions hivernales ; apparemment, j’étais la seule novice. Nous étions une douzaine de voyageurs et nous n’avons pas eu besoin de beaucoup de temps pour récupérer nos bagages. Mon conjoint m’a rapidement attrapée par le bras et nous nous sommes dirigés vers une camionnette qui nous attendait. Le conducteur, qui travaillait pour Sealand Helicopters, le nouvel employeur de mon mari, nous mènerait à notre nouvelle demeure. Je scrutais désespérément la route déserte, espérant apercevoir un signe de vie. Nous avons croisé une meute de chiens errants, une multitude de pins tristement dégarnis, et quelques résidents du village dont je ne pouvais pas voir le visage, car ils portaient une capuche épaisse bordée de fourrure. De temps à autre, une bourrasque de neige balayait le chemin gelé. J’étais assise à l’arrière de la voiture avec les bagages, et mon mari discutait joyeusement avec son collègue, qui lui fournissait des informations sur son nouvel environnement de travail. Au loin, on apercevait de petites maisons en bois. Nous approchions du village.

Des deux côtés de la seule rue, ces petites maisons semblaient avoir perdu la bataille contre le vent. Toutes penchaient dans la même direction. Un détail m’a ravie : les portes étaient peintes de couleurs vives. Même si la peinture était écaillée, j’ai souri en voyant cet effort pour rendre l’environnement plus attrayant. Un étroit passage, bordé de bancs de neige presque aussi hauts que les maisons, se trouvait devant chacune d’entre elles. Je commençais à ressentir un peu d’appréhension par rapport à ce qui m’attendait. Nous nous sommes arrêtés sur une section de la rue bordée d’une demi-douzaine de maisons, autrefois propriété de la base militaire de Goose Bay. Identiques et d’un gris uniforme, elles semblaient modestes en comparaison de la grande forêt de pins qui se dressait derrière elles. L’entrée n’était pas dégagée, nous avons lentement frayé notre chemin. Mon cœur se serrait. L’image idyllique d’un petit village pittoresque sous la neige s’évaporait.
L’intérieur de la maison manquait cruellement de charme. Les meubles, vieux et datant des années cinquante, étaient dans un piteux état, et la peinture, défraîchie, n’avait rien de bien réjouissant. Les rares fenêtres étaient petites. Soudain, un grondement assourdissant m’a fait sursauter. Notre guide me rassura en expliquant que, depuis la Seconde Guerre mondiale, la base de Goose Bay servait aux exercices aériens de l’OTAN, avec des vols à moins de 300 mètres du sol. La base était toujours en activité dans les années soixante-dix, ce qui allait sérieusement perturber la quiétude de mon séjour au Labrador. En effet, le sol et les fenêtres tremblaient à chaque fois qu’un avion passait. Cette première journée, marquée par une foule d’émotions, m’avait appris que ma nouvelle existence serait en réalité un apprentissage de la survie. Dès le lendemain, d’ailleurs, mon mari partait déjà pour une semaine. Il allait livrer des médicaments dans plusieurs communautés innues de la côte du Labrador. Je me suis retrouvée seule, et j’ai dû m’organiser par moi-même. Comme je ne savais pas encore conduire, j’ai marché jusqu’au centre du village en me disant que je trouverais certainement quelqu’un pour m’expliquer les coutumes et usages en vigueur…

J’ai découvert beaucoup de choses ! Par exemple, j’ai compris que je devais me méfier des chiens errants, qui pouvaient se montrer agressifs en groupe. Je leur ai sagement abandonné un saumon entier…Par ailleurs, se procurer des vivres n’était pas une mince affaire. Pour avoir des fruits ou des légumes frais, il fallait se rendre au quai, où un navire hebdomadaire en provenance de Terre-Neuve apportait le ravitaillement. Premier arrivé, premier servi ! Tout coûtait horriblement cher, et la qualité avait souvent souffert en cours de route. C’est lors de l’une de mes expéditions au quai que j’ai fait la connaissance d’Eleanore. C’est elle qui a complètement transformé mon quotidien. Elle venait d’Écosse, son mari était le directeur de l’école locale. Elle m’a donné des conseils avisés, mais c’est surtout sa façon de rire de mes mésaventures qui m’a beaucoup aidée à accepter mon nouveau contexte de vie. Comme cette fois ou je ne comprenais pas pourquoi les gens continuaient à mettre leurs sacs à ordures dehors, alors que des chiens errants les déchiraient systématiquement. Un beau matin, je me suis rendue à la Baie d’Hudson pour acheter une poubelle. Je leur montrerais bien! Dès le lendemain, j’y ai déposé mes sacs d’ordures. Le jour de la collecte, ma poubelle se tenait fièrement au bord du chemin. Depuis ma fenêtre, j’observais mes voisins qui couraient pour nettoyer les déchets abandonnés par les chiens. Quand les éboueurs sont arrivés, ça n’a duré qu’une minute…Ils ont ramassé ma poubelle et l’ont jetée dans le camion. Le couvercle roulait toujours sur la chaussée quand ils se sont éloignés. Stupéfaite, je les ai suivis des yeux jusqu’à ce qu’ils disparaissent à l’horizon. Le téléphone a alors sonné. Au bout du fil, Eleanore hoquetait de rire, incapable de parler. De loin, elle avait tout vu…

Il y a eu cette fois ou j’avais décidé de fleurir le devant de la maison. Personne d’autre n’avait de fleurs, mais sans me poser de question sur le pourquoi, je me suis lancée. Après tout, il ferait assez chaud, et même si cela ne durait qu’un mois, le projet m’occuperait et me ferait oublier la solitude qui me pesait de plus en plus. Tout l’hiver, j’ai fait pousser mes plants à l’intérieur, sous des lampes qui les gardaient bien au chaud. Quand la température s’est adoucie en juillet, je les ai transplantées dans le jardin. Le lendemain matin, j’ai couru vérifier si tout allait bien. Tout avait disparu : aucune trace de mes petits plants, ni tiges, ni feuilles. Le vent avait tout emporté. Il ne restait que du sable rouge qui s’entassait au pied du mur… Cette fois-là, j’ai pleuré. Cette fois-là, Eleanore n’a pas ri. Elle a mis son bras autour de mes épaules et m’a fait entrer chez elle. Elle a ouvert une bouteille de vin et a levé son verre : “Il est temps de t’adapter. Ici, il n’y a pas de fleurs, de fraises ou de poubelles. Il y a autre chose. Si tu veux, je vais te montrer.” J’ai répondu oui, que pouvais-je dire d’autre ?
Elle m’a fait découvrir la pêche au lac Melville, peu accessible dans ces années-là. J’ai fait la connaissance de femmes innues qui m’ont appris l’art de la broderie. Avec leur aide, j’ai moi-même confectionné un manteau naskapi orné de fourrure de renard roux. Encouragée, j’ai voulu faire la connaissance d’artistes et de sculpteurs, je voulais les voir travailler. Eleanore et moi avons marché pendant plusieurs heures à travers la forêt pour arriver dans un petit village d’environ cent âmes, juste pour faire connaissance avec ces artistes. C’est seulement après, au retour, que j’ai su qu’elle était toujours armée. Quand elle m’a dit qu’il y avait des loups dans la forêt, j’en suis restée bouche bée…

Quand je suis revenue à Montréal l’été suivant, je ne m’attendais pas à au choc. Tout était si vert, il y avait une telle variété d’arbres et de fleurs, que je fus à la fois éblouie et étourdie. La foule de l’aéroport de Dorval, le bruit, les odeurs…Il m’a fallu plusieurs mois pour m’y habituer, pour ne plus me sentir assaillie par tant de stimuli.
Malgré toutes les années passées depuis, je n’ai qu’à fermer les yeux pour retrouver le lac Melville et les grands pins du Labrador. J’aspire parfois à retrouver le silence de la forêt. Un silence sourd, qui résonne dans tout le corps. Je me demande, à l’occasion, ce qu’est devenue Eleanore qui s’envolait pour l’Afrique quand je suis partie en Alberta, pour survoler les champs de blé en montgolfière…il y a de cela quarante-sept ans, une éternité.





