Je suis entré dans cette émission, Facteur A, diffusée à Radio-Canada, avec l’empathie en éveil, un peu étonné, profondément touché et ému. Il y a des rencontres — réelles ou médiatisées — qui déplacent quelque chose en nous, qui fissurent doucement nos certitudes. Des émotions calme, mais persistante. Celles qui obligent à écouter davantage qu’à parler, à regarder autrement, ce qui se révèle.

Pour écouter la bande annonce, c’est ICI!
Dans ces entrevues, ce sont les questions qui font tomber les masques. Des questions simples, directes, parfois dérangeantes. Des questions que nous n’osons plus poser, de peur de mal paraître, de briser le vernis. Et voilà que ces questions, posées sans calcul, deviennent des clés. Elles ouvrent des portes que nous avions verrouillées nous-mêmes.
Je crois que notre époque a un problème avec ce qui déborde. Avec ce qui ne rentre pas bien dans les cases, dans les horaires, dans les manuels d’instruction sociale. Nous aimons les lignes droites, les réponses rapides, les comportements prévisibles. Nous aimons ce qui rassure. Et pourtant, la vie, la vraie, n’a jamais été droite. Elle bifurque, elle hésite, elle surprend. La neurodiversité appartient à cette part du monde qui refuse de marcher au pas.
Longtemps, nous avons parlé de normalité comme d’un sommet à atteindre. Comme si l’esprit humain devait fonctionner selon un modèle unique, validé, certifié conforme. Tout ce qui s’en écartait devenait déficit, trouble, anomalie. On tentait de réparer, de corriger, de faire entrer de force ce qui, pourtant, portait déjà sa propre cohérence. J’ai appris, avec le temps, que la différence n’est pas un manque. Elle est une autre façon d’habiter le réel.

Quand j’écoute des personnes autistes parler du monde, je sens une densité particulière dans leurs mots. Une précision. Une honnêteté qui désarme. Là où nous contournons, elles vont droit au centre. Là où nous enrobons, elles nomment. Il y a quelque chose de profondément salutaire dans cette parole qui ne joue pas au jeu social, qui ne fait pas semblant.
Quand penser autrement devient un acte de résistance
Nous vivons dans une société saturée de bruit. De codes implicites. De non-dits. Nous avons appris à lire entre les lignes, parfois au point d’oublier les lignes elles-mêmes. La neurodiversité nous oblige à ralentir. À dire les choses. À écouter autrement. Elle nous rappelle que la communication n’est pas une performance, mais une rencontre.
Je pense souvent que les personnes neurodivergentes sont comme des éclaireurs involontaires. Elles révèlent les angles morts de notre monde. Elles montrent ce que nos normes écrasent, ce que nos rythmes épuisent, ce que nos attentes invisibles rendent cruel. Elles ne demandent pas la pitié. Elles demandent l’espace. Le droit d’exister sans être constamment traduites, corrigées, ajustées.

La lente leçon de ceux qu’on n’écoute pas assez
La neurodiversité nous apprend que l’intelligence n’est pas qu’une affaire de rapidité ou de rendement. Elle peut être sensorielle, intuitive, obsessionnelle ou contemplative. Elle peut s’exprimer dans le silence autant que dans la parole. Elle nous rappelle que penser autrement n’est pas penser moins.
Je me méfie des sociétés qui prétendent inclure sans jamais se transformer. Inclure, ce n’est pas tolérer à distance. C’est accepter que la présence de l’autre modifie nos règles, nos façons de faire, nos évidences. La neurodiversité n’est pas une couleur ajoutée à une palette déjà figée. Elle est une remise en question de la toile entière.
Il y a, chez plusieurs personnes autistes, une fidélité remarquable à leur monde intérieur. Une loyauté à ce qu’elles sont. Là où nous négocions sans cesse avec les attentes des autres, elles tiennent debout dans une cohérence qui force le respect. Ce n’est pas de la rigidité. C’est une forme de droiture.
Ce que la différence révèle de nous

Quand on prend le temps d’écouter vraiment, on découvre que la neurodiversité n’est pas un thème ni un concept à la mode. C’est une réalité humaine ancienne, profonde, présente depuis toujours. Elle a simplement été mal nommée, mal comprise, trop souvent réduite au silence. Aujourd’hui, elle parle.
Je rêve d’un monde où l’on cesserait de demander aux esprits atypiques de se faire plus discrets. Où l’on accepterait qu’il existe mille façons légitimes de penser, d’aimer, de créer, de comprendre. Un monde où la norme ne serait plus un mur, mais un seuil ouvert.
La neurodiversité ne nous demande pas d’être parfaits. Elle nous demande d’être présents. Attentifs. Honnêtes. Elle nous rappelle que la richesse humaine ne se mesure pas à la conformité, mais à la diversité des regards posés sur le même horizon. Et si nous prenions enfin le temps d’écouter ces regards-là, plus bruts, plus directs, plus sensibles, peut-être apprendrions-nous à habiter le monde avec un peu plus de justesse, un peu moins de peur.
Car les personnes neurodivergentes ne vivent pas à côté du monde : elles vivent souvent là où le monde, pressé, ne prend plus le temps d’aller.
Martin Gaudreault, artiste-photographe et scribouillard





