Tranche de vie: L’ironie de la patente

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Vieillir, c’est un peu comme monter un escalier roulant à l’envers : on peut toujours avancer, mais il faut fournir un effort constant pour ne pas reculer. Ce n’est pas tant qu’on refuse d’avancer dans l’âge, c’est plutôt que la gravité semble soudainement plus pesante, le sol un brin plus incliné, et notre moteur interne un peu moins vif au démarrage. On se lève un matin avec l’impression d’avoir dormi sur un matelas de roches, alors qu’en vérité, c’est simplement notre dos qui proteste contre l’usage du temps.

Le corps, cette machine aussi ingénieuse qu’imparfaite, nous rappelle à l’ordre par de petits grincements, des articulations capricieuses et une endurance qui s’effrite comme une vieille miche de pain oubliée sur le comptoir. On prend conscience que la récupération, qui jadis était une formalité, est maintenant un processus en plusieurs étapes : repos, étirements, baume chauffant et une prière silencieuse à Saint-Anti-Inflammatoire.

Les nécessaires ajustements

Et puis, il y a ces ajustements sournois que la vie nous impose. On troque les sprints insouciants pour des marches réfléchies, les nuits blanches festives pour des soirées où l’on se félicite d’être couché avant 22 h. La forme physique devient un combat entre ce qu’on veut faire et ce que notre genou gauche a décidé qu’on ferait. On planifie une randonnée en pleine nature avec l’enthousiasme d’un aventurier, mais, cinq minutes après le départ, on négocie mentalement avec soi-même : « Jusqu’au premier belvédère, et après, on verra. » Ah! l’ironie de la patente!

On se découvre spécialiste en écoute corporelle, traduisant les petits signaux que notre charpente nous envoie : ce craquement-là, ce n’est rien, juste une vieille charnière, mais cette douleur-là… ouf, ça mérite peut-être une pause et un café. Parce que oui, avec l’âge, on apprend que, parfois, la meilleure stratégie pour survivre à une activité physique, c’est de l’observer de loin, café en main, en félicitant ceux qui ont encore l’audace de se lancer.

Mais à travers ces courbatures, on découvre une chose précieuse : la sagesse. Elle ne s’impose pas brutalement, elle ne surgit pas comme une révélation soudaine. Non, elle s’installe doucement, presque en catimini, au détour d’un matin où l’on se surprend à accepter, avec un soupçon d’élégance, ce que l’on redoutait autrefois. C’est ce moment précis où l’on cesse de se battre contre le temps, où l’on comprend que courir après la perfection est une absurdité, une course truquée dont personne ne sort vraiment vainqueur. La vraie victoire, c’est d’avoir le courage de rire de soi-même. C’est d’embrasser nos rides comme les empreintes d’une vie bien remplie, et de voir dans nos maladresses un charme discret plutôt qu’un défaut à corriger.

Osons le bonheur

Parce qu’au fond, c’est ça le secret du bonheur : OSER. Oser être heureux même quand le miroir nous renvoie une image qui a pris quelques kilomètres au compteur, même quand nos bras ne sont plus aussi fermes et que nos cheveux ont décidé d’adopter la teinte de la lune. Oser dire oui à un projet fou alors que la société nous chuchote qu’il est trop tard. Oser un voyage improvisé, sans plan précis, simplement parce que l’envie est là et que l’imprévu est parfois le meilleur guide. Oser une conversation qui bouleverse, qui brasse les certitudes, qui nous fait revoir nos positions avec humilité et curiosité.

La sagesse, ce n’est pas une accumulation de connaissances figées ni une posture austère et réfléchie. C’est un art, celui de savoir choisir ses combats, de renoncer sans amertume à ce qui ne nous sert plus, de s’émerveiller encore et toujours des petites choses. C’est comprendre que la vie ne se mesure pas en exploits spectaculaires, mais en éclats de rire, en frissons furtifs, en décisions prises sur un coup de cœur. C’est se dire qu’au fond, le bonheur est une audace, et que les plus belles aventures commencent souvent par un simple « pourquoi pas? ».

Pourquoi pas?

Pour ma part, ce « pourquoi pas? », c’est l’écriture. Elle est cette alliée fidèle qui ne demande rien d’autre qu’un peu d’attention et un soupçon d’authenticité. Elle est là, toujours disponible, prête à recueillir nos états d’âme sans jugement, à écouter nos doutes avec une patience infinie. On n’a pas besoin de justification pour lui confier nos pensées. On n’a pas besoin d’être un virtuose du verbe ou un poète maudit. Il suffit d’oser poser les mots, comme on dépose une pierre après l’autre pour construire un chemin vers soi-même.

Écrire, c’est figer un éclat de conscience, capter l’instant avant qu’il ne s’évanouisse dans l’oubli. C’est sculpter le temps, tenter de donner une forme aux émotions fuyantes, comme un enfant qui essaie d’attraper des bulles de savon en espérant qu’elles ne crèvent pas entre ses doigts. Chaque phrase est un reflet de ce que nous sommes à un moment donné, une empreinte discrète, mais sincère de notre passage. Écrire, c’est aussi dialoguer avec soi-même sans risquer de se contredire trop vite. On couche nos idées sur le papier, on les observe, on les questionne, et parfois, on découvre que ce que l’on croyait graver dans le marbre n’était qu’une esquisse en attente d’être redessinée.

Il y a dans le geste d’écrire cette magie inattendue : l’écriture est un antidote contre l’oubli. À mesure que le corps trahit nos souvenirs, que les années effacent les contours des visages et des voix, les mots, eux, restent. On aligne les phrases comme on empile les souvenirs, un après l’autre, en espérant qu’ils laissent une trace plus durable que nos pauvres abdos disparus. On écrit pour se souvenir, pour transmettre, pour s’ancrer. On écrit pour laisser derrière nous un murmure, une présence, une parcelle de ce que nous avons été. Parce qu’au bout du compte, les muscles s’affaiblissent, les genoux grincent, mais les mots, eux, continuent de courir longtemps après nous.

Même si la patente est rouillée…

Alors, vieillissons, OSONS, et surtout, rions. Parce qu’au fond, si la vie est une patente un peu rouillée, elle tient encore debout avec quelques bonnes vis et un peu de broche à foin. Elle craque, elle grince, mais elle roule, tant qu’on n’oublie pas de lui mettre un peu d’huile… ou du moins, un bon verre de rouge pour lubrifier l’âme. Après tout, si nos genoux nous rappellent notre âge, autant que notre sens de l’humour nous rappelle notre jeunesse. 

Vieillir, ce n’est pas juste accumuler les années, c’est aussi devenir un expert en logistique du corps humain : savoir exactement à quel angle se pencher pour ramasser un objet sans risquer de rester pris là, calculer la durée d’une sieste idéale pour ne pas se réveiller plus fatigué qu’avant, ou maîtriser l’art subtil de se lever du canapé sans émettre un son guttural. Et pourtant, malgré tout ça, on continue d’avancer, avec une démarche peut-être un peu plus prudente, mais une vision plus claire sur ce qui compte vraiment : profiter de chaque instant, rire quand on trébuche (après avoir vérifié qu’on ne s’est rien cassé), et écrire pour ne pas oublier à quel point cette grande aventure est belle. 

Parce qu’au bout du compte, la vie est un peu comme une vieille bagnole qui a trop roulé : la carrosserie est cabossée, les amortisseurs ne sont plus ce qu’ils étaient, mais le moteur tourne encore, et tant qu’on a de l’essence dans le réservoir — et une bonne playlist pour accompagner la route — autant continuer le voyage avec le sourire.

Après tout, vieillir, c’est juste collectionner des anniversaires… et comme toute bonne collection, plus on en a, plus ça vaut cher!

Martin Gaudreault, artiste-photographe et scribouillard

Tant qu’à y être

Ce que j’ai appris de vous par Rose-Marie Charest — Les Éditions La Presse — Cet ouvrage est l’aboutissement d’une réflexion nourrie par des années d’observations cliniques et d’expériences vécues. Quatre décennies au terme desquelles elle conclut qu’il y a toujours plus de raisons d’être heureux malgré tout. C’est à un rendez-vous avec nous-mêmes que nous convie la psychologue. Un livre qui, comme son autrice, « parle à tout le monde », mais dans le creux de l’oreille.

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2 Responses

  1. Votre article m’a fait sourire 🙂 enfin de la valorisation sur le fait de prendre de l’âge !
    La retraite : la plus belle période de ma vie ! Avoir du temps pour faire ce qu’on aime , lire , regarder un bon film , aller voir un spectacle , cuisiner , aller faire du vélo, rendre service …

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