Dimanche, je m’étais assise dans le jardin pour me reposer un peu. Il faisait beau, et j’en avais assez de remplir des boîtes en prévision du déménagement, qui me demandait plus d’énergie que j’en avais. Il y avait une légère brise. En regardant de l’autre côté de la rivière, j’ai remarqué une petite maison qui n’avait pas attiré mon attention auparavant.
Elle était un peu penchée, des taches noires sur le toit laissaient croire qu’il lui manquait quelques bardeaux. Je me tenais trop loin pour distinguer les détails, mais j’ai cru apercevoir des rideaux fermés, certainement pour préserver la fraîcheur dans la maison. L’apparence négligée de cette demeure m’a fait penser à celle qui, jadis, avait rempli mes pensées durant tout un été.

La maison en bas de la côte
La maison des Desrochers se trouvait tout en bas de la côte que je dévalais tous les matins en patins à roulettes. Je me rendais ensuite dans le parc, où un moniteur organisait des jeux pour les enfants. En réalité, je n’avais jamais prêté attention à cette maison avant d’en entendre parler par deux garçons plus âgés que moi. Ils devaient avoir une douzaine d’années, ce qui m’impressionnait, étant donné que j’en avais seulement huit. Ils arrivaient souvent en retard, les mains dans les poches, avec un air supérieur et moqueur, comme s’ils étaient au-dessus de ces jeux d’enfants. Cependant, dès que le jeu commençait, ils se montraient les plus enthousiastes.
Guy
L’un d’entre eux, nommé Guy, était plutôt petit et nerveux. Ses cheveux blonds, coiffés en brosse, encadraient son visage, mettant en évidence ses yeux bleus vifs. Il avait toujours avec lui un canif, qu’il utilisait pour enlever l’écorce des petites branches qu’il trouvait sur son chemin. Cela suscitait chez les enfants des « Oh! » et des « Ah! » remplis d’admiration et d’envie.
Robert
L’autre, Robert, était plus grand et déjà bien bâti. Il avait l’allure d’un chanteur de rock. Ses cheveux étaient longs, une mèche retombait constamment sur son visage. D’un mouvement de tête sec, il la repoussait, dévoilant son regard toujours mi-fermé. Je ne saurai jamais s’il avait les yeux bleus ou verts. Il souriait peu et parlait peu, mais il avait beaucoup d’ascendant.
Comme ils arrivaient toujours en retard, ils se retrouvaient systématiquement à l’arrière du groupe. Le moniteur, excédé de devoir leur répéter chaque jour l’importance d’arriver à l’heure, a coché leurs noms sur la liste. C’est alors que je les ai entendus parler…
Une histoire de peur
Ils discutaient de la maison des Desrochers. Ce qu’ils en disaient m’a fait dresser les poils sur la nuque et sur les bras. Robert affirmait qu’un homme avait été assassiné dans cette demeure et que la police avait découvert son corps dans la cuisine après qu’un voisin eut signalé la présence d’individus louches qui s’étaient enfuis dans une vieille Pontiac.

Il y avait là un mystère, murmurait Robert, en parlant d’une voix sombre.
Enhardi par les enfants qui s’étaient rassemblés autour de lui, il avait poursuivi en révélant que les policiers n’avaient jamais élucidé le crime. Il évoquait la possibilité qu’un vampire soit responsable du meurtre. Le tueur serait entré pendant la nuit et aurait assassiné cet homme afin d’occuper sa maison. Guy assura qu’il évitait désormais de passer près de cette maison. Sans en révéler davantage, il mentionna que sa tante lui avait raconté des histoires effrayantes qui s’y étaient produites quelques années auparavant. Il hocha la tête, ajoutant qu’un chien avait également disparu sans laisser de trace. Il laissa entendre que l’homme décédé n’était pas non plus tout à fait humain, un loup-garou peut-être.
Je les écoutais, les yeux ronds, j’étais terrifiée. Quoi? Quand je faisais des courses pour ma mère, je prenais souvent un raccourci en traversant le champ. Je passais tout près de la maison. J’avais froid dans le dos en imaginant ce qui aurait pu m’arriver. Robert et Guy se sont éloignés pour jouer au ballon avec les plus grands. Je n’avais plus du tout envie de jouer.
Le chemin du retour
La matinée s’étirait, j’appréhendais le chemin du retour. Je devais passer devant la maison des Desrochers. J’en ai parlé avec Anna, ma copine. À ma grande surprise, elle ne semblait pas particulièrement affectée. Elle m’a simplement répondu : « les vampires et les loups-garous, ça n’existe pas, mon père me l’a dit ». Comme elle habitait tout près de chez moi, nous avons décidé de partir ensemble. De toute façon, les vampires ne sortaient pas le jour et les loups-garous n’étaient dangereux qu’à la pleine lune, avait-elle dit, moqueuse. De toute évidence, elle en savait plus que moi sur le sujet et ne semblait pas inquiète.

Comme elle n’avait pas de patins, nous avons marché. De loin, la maison des Desrochers semblait assez inoffensive, mais, en nous en rapprochant, il s’en dégageait une aura inquiétante. Je notais en passant deux bicyclettes rouillées et abandonnées, ainsi que des planches de bois laissées aux intempéries. J’ai vu une balançoire ancienne qui oscillait légèrement. J’ai arrêté de marcher. Anna m’a dit que c’était le vent, mais je n’en étais pas sûre, sa voix tremblait.
Et si c’était vrai?
Nous avons fait un grand détour pour contourner un amas d’objets hétéroclites : une vieille bouilloire, des pneus, une chaise longue et divers morceaux de métal noirci. J’ai risqué un regard vers les fenêtres dont les rideaux étaient tirés. Tout semblait figé, en attente de quelque chose. Nous ne parlions plus, et même Anna semblait nerveuse.
Quelqu’un dans la maison pourrait-il nous épier? Et, tout juste au moment où mon cœur reprenait un rythme presque normal, la porte de la maison s’est ouverte brusquement, laissant apparaître une femme. Anna et moi avons commencé à courir, en hurlant et en pleurant. Quand je me suis retournée, la femme, qui semblait stupéfaite, était toujours là, sur le seuil, et elle nous regardait, manifestement perplexe.
Curieusement, au lieu d’en parler à la maison, j’ai gardé le secret. Tout l’été, j’ai continué d’éviter les parages. Je ne prenais plus mon raccourci à travers le champ. Parfois, quand je n’étais pas seule, je risquais un coup d’œil vers la maison qui exerçait sur moi une étrange fascination. Je voulais percer son mystère.

La vraie histoire
J’ai attendu plusieurs années avant de connaître la véritable histoire. Ce n’est qu’à mes dix-huit ans que, par hasard, j’ai rencontré Robert lors d’une soirée de retrouvailles à l’école secondaire. Dès que je l’ai vu, j’ai su que c’était lui grâce à sa démarche caractéristique et à ses paupières qui pesaient toujours sur son regard. Ses yeux, à peine entrouverts, observaient chaque personne avec une curiosité presque insupportable.
Il semblait se sentir à l’aise dans cette demi-pénombre. Il n’y avait ni bienveillance ni douceur, dans son regard. Au départ, il ne m’a pas reconnue. Et puis je lui ai parlé de la rue Bibeau, du parc et de la maison des Desrochers. Il a esquissé un sourire ironique, sans rien ajouter. Comme il ne disait rien, je lui ai demandé s’il était au courant de l’histoire de la famille, et si l’affaire avait finalement été résolue, parce que, évidemment, j’avais passé l’âge de croire aux vampires…
Il a soupiré et, en levant les yeux au ciel, il m’a raconté que la maison avait appartenu à une famille. Un couple avec deux enfants y habitait. Le père était impliqué dans des activités illégales et devait beaucoup d’argent à un groupe criminel. Il recevait régulièrement des menaces et, finalement, sa femme l’avait quitté en emmenant leur fils cadet. Il arriva ce qui devait arriver : un tueur à gages est entré dans la maison et a tiré sur le père, ne lui laissant aucune chance de réagir.

La détonation a intrigué un voisin, qui a vu une voiture s’enfuir à toute vitesse. Il a poussé la porte, et il a découvert le cadavre de M. Desrochers. Dans un recoin de la cuisine, un jeune garçon était agenouillé, les yeux rivés sur son père. Le voisin essayait de converser avec lui, mais il restait muet. Inquiet, il l’a donc porté sur ses épaules et l’a conduit chez lui, d’où il a immédiatement appelé la police.
Tant de questions…
Je lui ai demandé pourquoi il avait inventé ces histoires de vampires et de loups-garous. Je lui ai dit qu’il nous avait fait peur, à moi et à d’autres enfants. Je pensais qu’il éprouverait un peu de remords, mais il m’a répondu que, finalement, cela ne changeait rien et qu’il avait fait une bonne action en nous prévenant de l’existence de créatures malveillantes qui peuvent voler l’âme de nombreux enfants, même en plein jour. Je le regardais sans comprendre. Se moquait-il de moi? J’étais en colère. Du coin de l’œil, j’ai vu un jeune homme s’approcher. Il souriait. C’était Guy, son vieil ami. Il lui asséna une tape amicale sur l’épaule en disant : « Salut, Desrochers! » Il ne m’accorda qu’un bref regard avant de s’éloigner avec Robert.

J’avais la nausée. Des questions se bousculaient dans ma tête. C’était bien lui, le fils de cet homme qui avait été assassiné chez lui. Le petit garçon que le voisin avait trouvé muet, témoin du meurtre de son père.
Tout devenait clair et, en même temps, c’était terriblement sombre.