Cadeau de Noël du coeur

Tranche de vie : Le cadeau de mon parrain

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C’était un après-midi de la mi-novembre, et je revenais de l’école par la rue Champagnat. Il neigeait depuis deux jours, et, comme tous les enfants, je me réjouissais de voir les champs se transformer en dunes blanches, que le vent étalait comme un grand tapis. J’ai toujours aimé l’hiver. À l’époque, je ne me souciais pas des trottoirs glacés. Au contraire, je m’imaginais vêtue comme une patineuse artistique et je m’élançais avec toute la grâce dont j’étais capable, dans mes bottes de caoutchouc brunes. Il devait être près de 16 h quand je suis arrivée à la maison, car l’ombre bleutée du soir commençait à s’étirer, tandis que les lampadaires s’allumaient un à un, pour envelopper d’une lumière dorée tout ce qu’ils éclairaient.

Je n’avais pas envie de rentrer. J’aimais le silence et l’odeur insaisissable de la neige qui fondait sur mes joues. En arrivant, je savais que ce serait l’heure des devoirs, suivie du souper. Mes frères et sœurs étaient probablement déjà au travail. Moi, j’avais décidé d’aider mademoiselle Rose-Aimée à laver les tableaux après la classe. J’aimais bien cette tâche : effacer les traces de la journée et redonner au tableau sa couleur uniforme; ils étaient prêts pour la dictée du lendemain.

L’heure des devoirs

J’avais donc sagement suspendu mon manteau enneigé sur le crochet derrière la porte. Il faisait chaud dans la cuisine, une odeur de poulet rôti flottait dans l’air. Sur le paillasson, il y avait un amoncellement de bottes, de mitaines mouillées et de foulards entremêlés. Je m’étais hâtée pour rejoindre mon frère, qui achevait son devoir. Il avait un an de plus que moi et j’aimais m’installer près de lui pour voir ce qu’il faisait. Il ne se faisait pas prier pour me l’enseigner, et c’est d’ailleurs comme ça que j’avais appris à lire avant d’aller à l’école.

Comme d’habitude, je mâchouillais mon crayon en lisant ce qu’il écrivait. De temps en temps, je levais les yeux sur ma mère qui épluchait des carottes pour le souper. Je n’avais aucune envie de sortir mon cahier Canada jaune pour faire des additions. J’avais envie de faire un bonhomme de neige, de prendre la plus grosse des carottes pour lui faire un nez énorme. Je lui mettrais mon foulard rouge et la tuque de mon frère! Mais, comme je n’arrivais pas à le distraire de son devoir, je m’y étais mise aussi.

Nous avions presque terminé de ranger nos cahiers quand le téléphone a sonné. C’est maman qui avait répondu. Mon frère et moi nous étions regardés, la conversation s’éternisait. C’était inhabituel pour ma mère qui n’aimait pas parler au téléphone. Nous avons filé en douce pour nous installer dans l’escalier avec nos cahiers à colorier. C’était l’une de nos activités préférées et nous pouvions y passer des heures. Il me faisait rire avec ses associations de couleurs farfelues : il saisissait, sans même regarder, le premier crayon qui lui tombait sous la main. C’est comme ça que Tintin avait un chandail vert qui tombait sur un pantalon rose à pois bleus et que Milou était devenu brun chocolat…

Une mauvaise nouvelle…

Notre fou rire fut interrompu par ma mère qui arrivait au bas de l’escalier. Elle pleurait. Je ne me suis jamais habituée à la voir pleurer. Tout de suite, je voulais lui enlever sa peine, la protéger. Et là, malgré son sourire forcé, je voyais briller les larmes dans ses yeux. D’une voix altérée, elle nous a dit qu’elle n’avait pas de bonnes nouvelles. Mon cœur battait à grands coups quand elle a laissé tomber : «oncle Maurice est mort».

Il était sorti après le souper pour aller à l’épicerie dont il était le propriétaire. Il travaillait beaucoup et avant les Fêtes, il y avait toujours tant à faire. Il était tombé, dans l’allée des conserves, foudroyé par une crise cardiaque. Mes oreilles bourdonnaient, mes yeux piquaient, mais je retenais mes larmes de toutes mes forces. Mon parrain? Celui qui avait des yeux si bleus et un sourire si doux? Celui qui me donnait des bâtons de rhubarbe avec du sel et qui riait quand je faisais la grimace? Non! Je ne voulais pas. C’était bientôt Noël et il ne pouvait pas partir comme ça, me laisser avec tout ce chagrin.

Je voulais le voir rire, encore, et monter avec lui dans sa grande auto noire pour aller chercher des cornets aux fraises. Je voulais aller avec lui chercher des pommes dans le hangar. Ma peine était si grande, j’avais du mal à la contenir. J’étais dévastée, c’était ma première peine d’amour. Pendant quelques jours je lui en ai voulu. Je savais bien que ce n’était pas sa faute, mais c’était trop brutal, je n’arrivais pas à l’accepter. À chaque fois que j’y pensais, le choc était le même.

Un grand trou

Des semaines qui suivirent, je ne garde que le souvenir d’un va-et-vient continuel de voisines compatissantes qui apportaient des consolations et des repas pour aider ma mère qui venait de perdre son frère adoré. Très peu d’attention nous était donnée à nous, les enfants. On nous disait d’être sages, d’aller jouer, de ne pas déranger notre maman. Je ne sais pas si c’était l’époque ou notre famille, mais ces voisines charitables semblaient penser que, pour nous, les enfants, un nouveau jouet ou quelques bonbons chasseraient la douleur, comme s’il s’agissait d’un genou éraflé.

Dans le salon, les décorations de Noël étaient restées par terre. Une guirlande pendait du sapin à moitié décoré. Les petits lutins habillés de feutre vert, et assis en rangée sur le buffet, attendaient la main qui les placerait sur le manteau de la cheminée.

À l’école, je n’écoutais plus, je suivais machinalement les autres, attendant que la cloche sonne la fin de la journée. Je ne lavais plus le tableau pour mademoiselle Rose-Aimée, je marchais vite, sans regarder la neige qui tombait. C’était ma première expérience avec la mort et elle me marquerait pour la vie. Je priais le petit Jésus et je lui disais que s’il était vraiment gentil, il me retournerait très vite mon parrain, parce que… parce qu’il y avait un grand trou dans ma vie, voilà.

Des questions, et peu de réponses

Quelques jours plus tard, en revenant de l’école, une gardienne nous attendait. Elle nous expliqua que nos parents étaient allés aux funérailles de mon parrain. Elle avait pris le temps de nous expliquer la cérémonie et même de nous dire que son cercueil serait enterré au cimetière, que nous pourrions aller le visiter et y mettre des fleurs. Des fleurs? Je ne comprenais pas. Mon parrain avait toujours planté des fleurs, chaque été. Il disait qu’elles étaient faites pour pousser dans la nature et que, si on les coupait, elles mouraient. Ça ne lui ferait pas plaisir du tout de recevoir des bouquets. Je suis montée dans ma chambre, je ne voulais pas entendre la suite. Et puis, la gardienne avait dit que son âme irait au ciel. Comment ferait-elle pour sortir de lui, son âme, s’il était enterré? J’avais tant de questions, mais si peu de réponses.

Le temps, comme toujours, fit son œuvre. Tout le monde avait versé toutes les larmes qu’ils avaient en réserve et, une semaine avant Noël, ma mère avait fini de décorer le sapin. J’entendais mes sœurs se chamailler, la maison sentait bon la tarte aux pommes et les lumières, dehors, scintillaient sous la neige qui tombait. Le front appuyé contre la fenêtre, j’imaginais mon parrain, penché vers moi du haut du ciel. On m’avait dit qu’il voyait tout maintenant, d’où il était. Je lui parlais, de temps en temps, à voix basse. Je savais qu’au jour de l’an, toute la famille se réunirait. Il y aurait tous mes cousins et cousines, des bonbons, des gâteaux et des cadeaux. Mais je ne pensais qu’à sa chaise, qui serait vide. J’avais très peur de me mettre à pleurer.

Le plus beau cadeau qu’il m’a laissé

Mon parrain était un homme rempli de rêves pour l’avenir. Il travaillait tout le temps, disait qu’il aurait tout son temps plus tard pour se reposer. Il aurait alors accompli tout ce qu’il voulait accomplir, et il aurait gagné assez d’argent pour ne plus jamais en manquer. Il était jeune, il semblait en pleine santé. J’ai gardé son rire, comme un écho dans mon cœur.

J’ai marié un homme qui, tout comme lui, était passionné par son travail. Il m’a d’ailleurs tout de suite rappelé mon oncle. Il partait souvent, appelé aux quatre coins du monde par des projets toujours plus grands. Bien des fois, j’ai eu peur qu’il ne me soit enlevé subitement. Mais mon oncle veillait…

Mon mari a récemment pris sa retraite. Nous sommes depuis inséparables, et rien ne me rend plus heureuse que de prendre sa main pour aller marcher au bord du lac, de discuter des heures sur les nouvelles du jour, ou de m’installer avec lui pour lire, le soir, au coin du feu. Parfois, il tombe endormi et, doucement, je lui retire ses lunettes. Des moments simples, remplis de tendresse. J’ai appris à chérir chaque seconde : c’est le plus beau cadeau que m’a laissé mon parrain.

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