Tranche de vie : La solitude est un lieu - Les Radieuses

Tranche de vie : La solitude est un lieu

Pour quelqu’un qui ne le connaissait pas, c’était très difficile de l’approcher. Il était bourru, n’aimait pas qu’on sonne à sa porte, ne répondait pas au téléphone. C’était un ermite, un vrai.

À première vue, on pouvait penser qu’il détestait les gens, mais ce n’était pas le cas. Disons plutôt qu’il se protégeait. Je ne savais pas l’ampleur de ses blessures d’enfance jusqu’à récemment. Je ne soupçonnais pas les abus qu’il avait subis sans jamais dire un mot. Les parents qu’il a protégés par loyauté, mais aussi parce qu’il a toujours cherché à comprendre, à expliquer et même à pardonner l’impardonnable. Je ne savais rien.

Photo: Bob Price

Se protéger à tout prix

Il m’a livré son histoire par bribes, me parlant comme s’il se parlait à lui-même, parfois en oubliant ma présence. De temps à autre, son regard se durcissait, habité par ses démons qui ne le quittaient jamais. Dans ces moments-là, il devenait insondable et anxieux, il voulait que je parte. Le coeur serré, j’obtempérais. J’aurais voulu le serrer dans mes bras, mais il était comme un grand brûlé pour qui le moindre contact ramène un lot de souffrances insupportables. Il se protégeait d’ailleurs d’invisibles agressions en se couvrant de vêtements comme de pansements. Toujours noirs.

Je le connais depuis toute petite. Il a toujours été secret, mais je mettais sa discrétion sur le compte de sa timidité. Il n’aimait pas être vu. Il me fascinait par son intelligence vive. Il aimait lire, rêvait d’être un artiste lui qui l’était déjà.

Ma pensée s’envole maintenant vers son appartement spartiate, dénué de la douceur que j’aimerais tant y apporter. Il y vit seul avec ses livres et son ordinateur. Plongé dans ses recherches, il apprend ainsi tout ce qui se passe sur la planète sans jamais mettre le nez dehors. Ses journées s’écoulent au rythme obsédant d’une horloge hors du temps. Mon coeur se serre quand je l’imagine à sa fenêtre. Il me dit qu’il neige, mais il ne sent pas les flocons sur son visage. Se rappelle-t-il l’odeur de l’hiver? Se souvient-il des igloos que nous construisions dans les immenses bancs de neige de notre enfance? Mes souvenirs sont assombris par tout ce que je ne savais pas.

Sa routine aujourd’hui s’inscrit dans un but bien précis. Il dort peu. Se lève tôt, se couche très tard. Il m’écrit parfois la nuit. Je trouve au matin un long courriel où il me parle de ses réflexions et de ses recherches. Il documente la vie de ses ancêtres et de sa famille. Nous discutons comme ça, de courriel en courriel, nous mettons en commun nos souvenirs. Un long fleuve de mots parfois tumultueux. Quand il n’y a plus de mots, le flot s’interrompt pour quelques jours. Une fois, le silence a duré plusieurs semaines.

Photo: cottonbro studio

Folle d’inquiétude, je l’ai bombardé de courriels, de textos auxquels je savais pourtant qu’il ne répondrait pas, d’appels qui restaient sans réponses. Cette fois-là, je lui en ai voulu terriblement. Et puis il est réapparu avec un message bref. Il me disait de ne pas m’inquiéter, il passait un moment plus difficile et, comme pour toutes les tempêtes qu’il avait traversées, il préférait le faire seul. Pour me calmer, il a promis de ne plus jamais me laisser si longtemps sans nouvelles.

Ce sentiment d’impuissance…

Pendant la pandémie, nos échanges se sont poursuivis, mais il refusait les rencontres sur zoom. Les mois, les années ont passé. Je lui ai proposé une toute petite rencontre. Il a beaucoup hésité avant d’accepter et à la condition que nous gardions une bonne distance. Il ne sortait plus du tout de chez lui et n’était pas vacciné. J’ai accepté et j’ai pris la route avec un peu d’appréhension. Il m’attendait dehors devant sa porte. Tout de suite, j’ai vu les changements. Ses cheveux beaucoup plus longs et grisonnants, son sourire un peu timide. Ses yeux clignaient dans la lumière brutale du soleil de midi. Ses gestes trahissaient sa nervosité quand il a mis ses mains devant lui pour me signaler de ne pas monter l’escalier. Je suis restée sur le trottoir et nous avons parlé comme ça pour une petite demi-heure. Je suis repartie le coeur gros. Est-ce que j’avais tort de respecter son choix de vie? Je me sentais désemparée et tellement, tellement impuissante.

Cet homme doux et bon, c’est mon ami, mon frère. Toute sa vie, il a aimé avec l’ouverture et la générosité qui le caractérisent. Son excès de confiance dans la nature humaine en a fait une cible facile. La dernière trahison, celle de sa femme, l’a laissé sans défense. Pour protéger ses enfants, il a fait le choix de se retirer plutôt que de laisser l’amertume le submerger. Père attentif, il n’a jamais manqué une partie de soccer ou une réunion de parents à l’école. Il a appris à cuisiner et fait les devoirs avec eux. Il a toujours été présent, toujours. Ils ont été sa raison de survivre. Ils le sont encore. Et puis, les petits sont devenus grands et se sont envolés faire leur vie comme il les a poussés à le faire. Il est si fier de leurs succès! Il fallait toute une force de caractère pour leur donner ce qu’il n’avait jamais reçu. Je vous raconte tout ça parce que je veux que vous sachiez qui est cet homme exceptionnel.

Un homme transformé

Et puis, voilà, je l’ai vu tout à l’heure. Il m’avait donné rendez-vous dans un parc près de chez lui. Il est arrivé d’un pas rapide, ses cheveux et sa barbe fraîchement coupés. Il portait une chemise blanche sous son veston noir. Il a esquissé un grand sourire quand je n’ai pas pu cacher ma surprise. Ses yeux pétillaient, son visage était méconnaissable. Il avait une grande, une merveilleuse nouvelle.

Il avait un petit-fils.

Photo: Pixabay

Il a affronté ses peurs et bravé l’extérieur pour aller à sa rencontre. Je le regarde parler en faisant de grands gestes, il n’arrête pas de sourire. J’essaie de comprendre, mais il parle si vite! Il me dit qu’il veut faire partie de la vie de ce petit-enfant. Il gardera le petit tous les mercredis après-midi. De toute façon, les couches, ça le connaît, dit-il en riant. Il veut lui lire des histoires, lui parler de Platon et de Victor Hugo. Il lui dira de rêver et l’encouragera à ne jamais baisser les bras. Il le protégera des dangers dont personne ne l’a protégé, lui. Il veut lui léguer le courage qui persiste en lui et lui permet de croire en ce nouveau tournant dans sa vie. Les injustices qu’il a vécues semblent tout à coup prendre un sens. Cet enfant aura tout, il lui donnera son savoir, son expérience et tout son amour.

Je n’ai pas dit un mot, je l’ai laissé parler, parler… Je ne savais plus quoi faire de mes émotions qui se bousculaient. J’ai eu peur. Ce bonheur qui le transfigurait, je voudrais tellement qu’il dure, que personne ne lui enlève. Alors, j’ai gardé ma peur bien cachée au fond de moi.

C’était bon de passer ces heures avec lui. J’avais du mal à réconcilier celui qui marchait à mes côtés avec l’homme brisé qui me parlait du haut de son escalier. Quand nous sommes arrivés chez lui, il m’a dit qu’il déménageait pour être plus près du petit. J’ai absorbé le choc sans un mot. Il quitterait cet appartement devenu un peu comme une carapace avec le temps. Encore une fois, j’ai eu peur pour lui. Et puis, il m’a prise dans ses bras pour me serrer très fort en murmurant: «Ne t’inquiète pas».

J’ai fondu en larmes.

Je ne me souviens pas du trajet de retour. J’imaginais son appartement vide et sombre comme un lieu mystérieux qui accueillerait bientôt peut-être une autre personne maltraitée par la vie. Un endroit comme un lieu de guérison qui accueille toutes les émotions sans les juger. Et quand tout est dit et qu’il ne reste plus rien, plus de désespoir, de colère ou de tristesse, quand il n’y a plus qu’un grand espace à remplir, peut-être que la vie tout à coup envoie un cadeau. Comme un petit-fils tout neuf qui a tout à apprendre et à créer.

Depuis, il a trouvé un bel appartement ensoleillé. Il a même un petit jardin. Il veut faire un potager avec le petit dans quelques années. Il a des projets. Je ne reçois plus autant de courriels, surtout des photos de lui avec son petit-fils. Il écrit toujours, essentiellement des contes pour enfants.

Photo: Rachel Claire

Réflexion sur la solitude

De mon côté, je réfléchis beaucoup sur la solitude. Le mot évoque souvent un malaise, une souffrance même. Ce n’est pourtant pas synonyme d’isolement. J’imagine maintenant la solitude un peu comme un endroit que chacun peut visiter le temps de traverser une épreuve. Un endroit qui ne laisse entrer que les courageux parce qu’on y est laissé face à soi sans diversions, sans faux-fuyants. Lui en est ressorti transformé, plus grand et plus fort que ses démons. Prêt à accueillir la vie.

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