Albertine 2.

Depuis que j’ai écrit L’oubli d’Albertine, certains de mes souvenirs d’enfant se sont installés, à demeure, dans ma mémoire. Albertine n’est plus du monde des vivants depuis longtemps et je me demande encore pourquoi, soudainement, je pense si souvent à elle.

Lorsqu’on est enfant, les grandes personnes nous sont énigmatiques; on ne connaît pas le versant de leur quotidien sans nous. Quand on est dans un certain état d’esprit et que l’on a ressenti les choses avec une grande émotion, on garde le souvenir de ce qui nous est apparu remarquable, et ce, que le souvenir soit bon ou mauvais et même s’il date de notre enfance. Dans ce souvenir que je m’apprête à vous confier, je vois mon irremplaçable Albertine comme elle était ce jour-là.

Albertine a été présente tout au long de mon enfance et, pour moi, elle a été un être humain réconfortant. Elle a été une figure importante dans ma vie et j’avais une affection particulière pour elle. Albertine était le bon côté de mon monde. Elle n’était pas une femme démonstrative de ses sentiments, mais ses regards témoignaient de l’affection discrète qu’elle avait pour moi. Son sourire bienveillant me faisait savourer sa présence qui m’était rassurante et apaisante. En bécotant ma main d’enfant de 5 ans, elle me consolait de mes peines; parfois, elle me collait contre son tablier et son ventre chaud me faisait l’effet moelleux d’un doudou. Grâce à elle, ma vie s’écoulait sans trop d’angoisse. J’apprécie aujourd’hui l’héritage de tendresse qu’elle a laissé en moi.

Une grande femme, très droite, au visage étroit, aux joues creusées et aux lèvres minces. Je vois encore ses mains osseuses aux veines bleutées. Elle avait au doigt un anneau, celui que je porte aujourd’hui. C’était une femme pratique qui était soigneuse et ordonnée et qui aimait la propreté : même les tuyaux du poêle étaient astiqués tous les vendredis soirs. Elle parlait peu et avait l’air sévère. En grandissant, j’entendais d’elle qu’elle était quelqu’un d’une grande franchise; elle était une personne directe qui ne s’en laissait pas imposer par ceux qu’elle appelait les « vantards ». On disait qu’avec eux, elle avait des mots cinglants, qu’elle avait le ton sec et catégorique. Comme disait ma mère, elle montait sur ses grands chevaux. Mais elle était aussi capable de jugement et de retenue. Dans la vie de tous les jours, elle était plutôt silencieuse. Je ne l’ai jamais vue rire aux éclats ni sentie pleinement heureuse.

Ce jour-là, ses cheveux gris étaient coiffés en vagues. Elle portait une robe neuve avec de grosses fleurs dans les tons de prune et violet dont le fond était d’un gris perle très doux presque de la couleur de ses cheveux; une jolie broche avec des pierres violettes reliait le décolleté en V de sa robe.  Je ne l’avais jamais vue sans son tablier! Elle était transformée! Malgré cette coquetterie, elle portait ses affreux souliers de cuir lacés jusqu’à la cheville, fendus un peu partout à cause des ongles incarnés. Je n’étais qu’une petite fille et je me suis dit que si elle portait ses vieux souliers, c’était que ses pieds la faisaient souffrir.

L’image que je voyais était magnifique, mais je ressentais sa douleur. Une tristesse tout à fait visible figeait son visage et la rendait muette. J’ai mis ma main dans la sienne, mais ça n’a pas consolé son chagrin. Puis, sans parler, elle et J.A. sont sortis de la maison.

Quelque temps plus tard, le facteur apporta une grande enveloppe. Elle l’ouvrit et en sortit des photos qu’elle a étalées sur la table de la cuisine. Elle y a jeté un coup d’œil rapide et a remis le tout dans l’enveloppe. Sur les photos, j’ai reconnu sa robe à fleurs et J.A..

Je vous parle de la suite dans un prochain billet sur Albertine.

Claudette Rivest

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