La symbolique des bracelets

Quand j’ai entrepris ma recherche sur les habitudes et les comportements vestimentaires il y a une vingtaine d’années j’allais dans toutes les directions, tout m’intéressait : le langage non verbal, la synergologie (sollicitations digitales), la psychoanatomie, la morphogestuelle, la morphopsychologie, etc. Mon besoin de comprendre l’humain et ses parures était insatiable. Mais j’ai rapidement constaté que ce qui intéressait davantage les gens était la symbolique des accessoires. Parce que la symbolique des choses intrigue tout comme l’horoscope, le tarot, la clairvoyance. On se défend bien d’y croire, mais au fond de nous-mêmes, timidement et souvent sans en parler à nos proches, nous explorons ces mystérieux domaines, question de savoir et de comprendre le pourquoi du comment et aussi pour être rassurés sur nos comportements et notre avenir.

Nos accessoires parlent de nous

Mon intérêt pour la symbolique a été exacerbé quand, en feuilletant les albums de famille, j’ai découvert avec stupéfaction que je portais dès l’âge de 8 ans un bracelet au poignet droit.

Cette photo en noir et blanc où je pose avec ma sœur cadette a ouvert une porte, une grande porte sur la compréhension de mon cheminement personnel et de mes empreintes vestimentaires. Je comprends aujourd’hui qu’enfiler un bracelet, pour moi, est plus qu’un geste anodin, une banalité et cela va bien au-delà de la symbolique.

Mes bracelets parlent de mon époque. Nous sommes à la fin des années 1950 dans un petit village des Cantons-de-l’Est, en pleine période d’obscurantisme du clergé au Québec où tout n’est que péché et reproche. Comment se fait-il qu’un gamin de 8 ans porte un bracelet dans un bled où il n’y a qu’un magasin général pour s’approvisionner, et où « qu’est-ce que le monde va dire? » fait loi. Mon père, camionneur à l’époque, ne semble aucunement courroucé par ce geste de son fils. Cela me rappelle le rapport tordu qu’entretenaient mes parents avec le clergé et l’autorité en général.

Ce pourrait-il qu’à un si jeune âge mon goût pour la différence, mon besoin de m’affirmer, me décorer, me déguiser aient été si développés? Ou l’ai-je fait par mimétisme en copiant ma mère ou ma marraine très présente dans ma vie? À moins que ce ne soit qu’un jeu d’enfants où ma jeune sœur me l’a enfilé pour rigoler.

Mais l’histoire du bracelet ne s’arrête pas là, il fait partie de mafeuille de route vestimentaire. En replongeant dans mes albums de photos, force est de constater que mon port du bracelet est atemporel. Il m’accompagne partout, dans toutes les circonstances, un compagnon d’infortune, un tatou non permanent.

Plus qu’une question de simple tendance, mes bracelets sont le prolongement de ma personne, ma marque de commerce et donnent le ton à ma signature vestimentaire. Pas étonnant que Chantal Lamarre, dans sa chronique « Parlons guenilles » parue dans La Presse+ le 18 mai 2018, titrât : « Luc vêt bien » et écrivait : « L’homme devant moi porte…. Et, au poignet droit, des bracelets fins et ouvragés ». Mon rituel de porter des bracelets se situe au-delà de la coquetterie et du goût de plaire. Ce n’est pas un geste fortuit.

Mon coffre à bracelets

Mes bracelets racontent mon histoire et chacun me remémore une partie de ma vie. J’y reconnais aussi mon évolution à travers les décennies. Certains sont démesurément larges et costauds (les années 1980), d’autres plus fins de ma période minimaliste, des artisanaux achetés aux Métiers d’art dans les années 1970 (Chaudron), un Caroline Néron reçu en cadeau en 2015, des chaînettes, des gourmettes, des tapageurs bling-bling, de l’ivoire qui me rappelle l’inconscience d’une certaine époque, des souvenirs de voyage de Barcelone, Cancún, Athènes, Bali, Hong Kong, New York.

Le poignet droit, toujours

Bien que j’aie un fort penchant pour le design et la nouveauté, je demeure encroûté dans mes habitudes vestimentaires. Jamais de bracelets aux chevilles, ce n’est pas dans l’ordre des choses. Cette réflexion trahit ma rigueur et témoigne d’un fond de conservatisme qui m’habite. Mon seul écart de conduite a été d’enfiler durant une courte période mes bracelets au poignet gauche pour accompagner ma montre. Cela était sexy, disait-on.

Résolument, je porte à droite. « Une batterie de bracelets au poignet droit indiquerait aussi un besoin de se protéger contre l’influence paternelle ou l’influence de celui ou celle qui a repris le rôle du père. La même batterie de bracelets au poignet gauche révèle, elle, un besoin ou une envie de se protéger contre l’amour envahissant d’une mère abusive », Ces objets qui nous trahissent, Joseph Messinger.

L’idée de ce texte m’est venue en décembre dernier en marchant sur la plage au Mexique avec ma sœur, celle qui se tient debout à mes côtés sur la fameuse photo de mes 8 ans. Nous avons croisé lors de cette ballade dans le sable un gamin de 7 ans à la chevelure noire de jais accompagné de son père. Mon attention s’est portée sur le bracelet en argent que portait le garçon au poignet droit. L’accessoire brillait au soleil et contrastait avec sa peau colorée par les vents chauds du sud. Un simple bracelet, porté par un enfant m’a ramené à des kilomètres de là et à 60 ans en arrière.

Mes bracelets seraient-ils des menottes qui m’enchaînent à ma différence, à mon enfance, à mon esthétisme? Qui ose dire que les accessoires ne sont que quincaillerie? À la St-Valentin, si Cupidon vous offre un bracelet, pensez à moi.

Luc Breton

Analyste en comportements vestimentaires

www.lucbreton.com

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