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Le dernier rendez-vous

C’est un beau matin. Le jour est éclatant. J’aime être réveillée par le soleil et l’odeur du pain grillé. Je suis heureuse d’être en vie et je m’efforce de croire que les tempêtes ne durent pas éternellement, mais, l’instant d’après, devant le miroir, je regarde mon visage amaigri, mes cheveux comme des plumes, et je constate que mon corps se détraque et qu’il capitule. En me voyant attaquée et abîmée, je fais le constat que je ne pourrai pas échapper à cet éprouvant rendez-vous. C’est le moment où il me faut regarder les choses en face. C’est le moment d’avoir une conversation en tête-à-tête avec la mort.

En observatrice silencieuse, je fais intérieurement un retour sur mes souvenirs. Il y a, autour de moi, tant de gens et tant de choses que je voyais sans vraiment les regarder et sans les apprécier. Il y a eu des moments obscurs, mais davantage de moments parfaits et précieux. Je me souviens combien j’étais émerveillée devant les petits visages et les petits doigts miniatures de mes bébés. Avoir pu donner la vie m’a rendue complètement fière et confiante. Comme j’ai aimé les bercer! Comme j’ai aimé cette période de fusion!

Je me souviens des enfants joyeux qui sautaient dans les flaques d’eau, des plages ensoleillées, des spectacles délicieux, des belles lectures et des belles rencontres. À midi et à six heures, je n’entendrai plus la cloche qui sonne et que j’écoutais jusqu’à son dernier tintement; je ne marcherai plus, main dans la main, sur la plage en respirant cet air vivifiant; je ne verrai plus la joie sur les visages aimés. Je ne peux plus me mentir : je suis presque à la limite de ma vie et ces beaux moments imprimés dans mes pensées, je ne les vivrai peut-être plus. Avec le recul, je le constate, je n’ai pas su profiter de tous les bonheurs. Déjà, de tout cela je suis en manque.

Aujourd’hui qu’il n’y a plus d’as dans mon jeu, je vois clairement qu’à une époque ma vie avait pris une voie de service qui n’était pas totalement authentique. Je voudrais que ces choses n’aient plus d’importance, pourtant elles en ont plus que jamais. Je me souviens d’un cadeau où, pour ne pas peiner ma fille, j’avais accepté, avec une joie feinte, de me faire bichonner, pourtant je déteste me faire taponner comme une invalide. Je souriais comme si j’étais ravie, mais je faisais semblant. Me remémorer cette collection de souvenirs où j’ai joué faux n’ajoute pas des jours à ma vie, mais cette réalité passée me fait comprendre qu’alors je ne savais pas saisir pleinement les petits bonheurs. Je prends maintenant conscience que je n’ai pas suffisamment exprimé ma reconnaissance pour ces petits gestes d’amour qu’on m’a offerts.

Je suis presque au bout du chemin. De toute évidence, on ne gagne pas contre l’inévitable. J’en suis aux jours qui précédent une nouvelle vie, mais, autour de moi, il y a les vies de ceux que j’aime et je suis triste de savoir que je vais les quitter, mais c’est maintenant elles seules qui comptent pour moi.

Je ne suis pas encore une statue de marbre et je vois bien qu’ils sont aux petits soins avec moi. « Tu as l’air fatiguée! On t’a apporté des petits plats. On t’aime! » Je suis touchée par leur sympathie et leur profonde compassion. L’âge ramène aux choses fondamentales. Le moment est venu de me préparer et de les préparer à ce dernier rendez-vous ensemble. Même les gens qui s’aiment sont un jour ou l’autre séparés par la mort. S’y préparer n’est pas si facile à vivre!

Je le sais : tout a une fin. En attendant cette fin, je ne veux pas que l’on me regarde inerte comme un corps mort, terrifiant d’immobilité. Il faut que je dise que je ne veux pas d’une longue et souffrante fin de vie; il faut que je dise qu’après ma mort, je ne veux pas être évidée, ni non plus être dévorée par les vers. Je veux être incinérée.

Après ma vie, eux qui n’ont jamais été confrontés à la mort d’un très proche, comment réagiront-ils? On dit que les enfants d’une même famille, dans le pire comme dans le meilleur, se partagent 25% des gènes en commun alors, est-ce que mon petit cercle familial, généralement coopératif, gardera le sens de la solidarité? Est-ce que, pour ce qui est de la sagesse, ils auront, tout comme moi, échoué le dernier examen? Avec leur sens de la dérision, est-ce que le petit club très sélect de mes adorables gourous de l’humour fera front commun pour s’amuser en force, comme ils le faisaient, de mes sensibilités et de mes travers?

La cloche va bientôt sonner et j’ai, comme toujours, des questionnements. Je sais que j’ai été exaspérante et énervante et que, quelques fois, je n’étais pas très sage ni très adulte. Après ma mort, de quel versant de moi se souviendront-ils? Est-ce que mes contradictions, mes lubies, mes caprices et mes anxiétés auront pesé sur leur enfance? Est-ce que j’ai su leur insuffler le désir d’aller au bout de ce qu’ils entreprennent? Savent-ils que je les ai aimés? Je suis triste à penser ne plus les revoir et l’idée que les enfants que j’ai portés puissent souffrir m’est difficilement supportable.

Après ma mort, le monde sera, pour sûr, dans le même état que la veille et, le choc passé, mes chéris continueront leur vie avec le courage que je leur connais. Comme je l’ai fait moi aussi, ils feront semblant et, par habitude, ils vont sourire et dire que ça va. Ma fin fera-t-elle naître en eux un changement quant à la façon d’entretenir et de vivre leurs liens d’amitié et d’amour? Comment se consoleront-ils? Se serviront-ils d’un « punchingball » comme dans leur enfance?

Je ne saurai jamais rien de leur devenir, mais ce que je souhaite, c’est que rien ne les dresse les uns contre les autres. Pour eux, qui ont un avenir, je souhaite, de tout cœur, qu’ils puissent dire qu’ils aiment leur vie; je souhaite qu’ils aient dans leur mémoire de beaux souvenirs comme ceux que j’ai emmagasinés grâce à eux.

Au-delà d’un certain point, on ne peut plus revenir en arrière. C’est le point qu’il faut atteindre. -Kafka.

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