Lecture — À l’ombre de soi

Si près du « moi » d’une autre personne, jusqu’à sentir son souffle courir entre les mots. Voici l’expérience vécue sous Ressacs, Pas pressée et Rang de la Croix. Avec Ressacs, on rencontre la femme adulte penchée au-dessus d’elle, enfant, lorsque sa mère la rejetait ou, pire, ne la voyait même pas. Le regard d’une mère qui traverse la chair de son enfant sans la voir, la laissant entre les crocs du père. Sous le titre Pas pressée, l’heure est moins grave, la déprime se dilue dans un moi affaibli devant l’adversité. Laisser le temps faire son œuvre pour ne plus se déconstruire au contact du bien-aimé. Rang de la Croix nous fait entendre le souffle d’une maison qui abrite le malheur décliné sous tous ses temps et tous ses habitants. La maison a une voix qui s’entend, se sent surtout.  

Ressacs de France Martineau

Ce roman est magnifiquement écrit, cette affirmation mérite l’entrée en matière. Il est impossible de parler de Ressacs sans ramener « Bonsoir la muette » en avant-scène, ce premier roman qui m’a fait vivre tant de vives émotions. Une lecture marquante pour m’avoir fait comprendre comment un père peut s’activer sexuellement avec sa fillette, sans éveiller la révolte de l’enfant ni de l’entourage, ni même de la mère. Comprendre, non pas dans le sens d’absoudre, mais de clarifier. 

Ressacs  est un récit en périphérie de l’histoire d’inceste de Bonsoir la muette. Si vous vous demandez comment un adulte peut se réconcilier avec ses blessures d’enfant, même quand les souvenirs le ramènent sans cesse au harcèlement sexuel du père, Ressacs est le roman tout indiqué. Dans ce récit poignant et sobre, la promesse de l’auteure était de montrer la position de la mère, lorsque sous son toit se commettent des gestes incestueux à répétition. Il fut ardu pour France Martineau de parler de sa mère, de confronter son souvenir, tellement l’obsession s’accroche au père. Ce dernier est le maître incontesté de la marmaille (5 enfants), d’ailleurs son ascendant est si puissant que sa femme restera sous son joug, même après s’en être séparé. Personne n’ose confronter cet homme imbu de lui-même, à peine l’auteure qui, pourtant, nomme, dénonce et condamne l’innommable. Dans Ressacs, la présence de la fratrie est intrigante et on aborde la position de la mère, surtout dans la deuxième partie. À peu près impossible de comprendre cette femme égocentrique qui n’aurait pas dû mettre des enfants au monde. Ce qui se conçoit aisément, c’est la douleur du rejet qu’a vécu l’auteure, puisque dans la fratrie, elle était l’enfant la moins aimée de la mère et la plus aimée du père. 

Il est rare de pouvoir mesurer les bénéfices d’une dénonciation et, ici, on en a le loisir. Entre les deux livres, la conscience de l’auteure a fait des bonds en avant. Peut-être que le mouvement #metoo y a également contribué, mais sa confession dans Bonsoir, la muette, certainement. Je vous conseille donc de lire Bonsoir la Muette, et de terminer avec Ressacs. Deux récits d’une douce lucidité qui vous marqueront à tout jamais.   

Pas pressée de Lily Pinsonneault

Qui est Jolen? Une jeune femme qui se modèle à partir de ses amoureux. Une fois ceux-ci éclipsés de sa vie, elle se demande qui elle est : que veut-elle? A-t-elle des ambitions? Elle est jeune (début vingtaine?), que veut-elle faire de sa vie? Les questions normales d’un début de vie, mais le problème de Jolen est sa difficulté à préciser ses questions, ce qui garde les réponses vagues ou en suspens.

Jolen nous amène vivre avec elle une certaine indolence, à la suite de la prise de deux importantes décisions : changer de travail et changer de logement. Pour le logement, il est question d’un retour en arrière en reprenant la vie avec deux colocs super appréciés. Ces deux décisions lui permettront de prendre une pause en essayant de mieux saisir son identité.

Tout l’attrait du roman se trouve dans le style faussement relâché. Il s’en dégage une détente bienvenue lorsque le récit glisse doucement dans les limbes de la déprime. L’auteure est experte pour développer du recul face à ces états d’âme moroses. Le ton est quasiment enjoué, tellement l’humour ne se tient pas loin, prêt à intervenir.

On y aborde la dépendance à une relation amoureuse, on fouille les nuances de l’amitié, on creuse la solitude, on cerne l’anxiété, et il fait bon de découvrir la bienveillance des parents. La vie au travail, commis dans une boulangerie est complètement secondaire. L’ensemble du propos donne une bonne idée du respect à démontrer face à une personne qui vit un creux de vague, évitant les semonces et les refrains moralisateurs. 

À mettre entre toutes les mains, même si je serais tenté de l’apporter à l’attention de la jeunesse qui se cherche à travers le dédale de notre siècle effervescent. 

Rang de la croix de Katia Gagnon

Je n’ai pas tout de suite réalisé qu’il était question de l’histoire d’une maison. Quelle bonne idée de nous amener vivre sous un même toit, la vie de quatre femmes fortes et éprouvées! Le seul hic que j’y ai vu, c’est que ces femmes, devenues si attachantes par la promiscuité entre le lecteur et leur intimité, il devient difficile d’en laisser une pour en commencer une autre. On s’entend qu’on entre chez elles, les murs volent en éclat, nous écorniflons, même jusque dans les chambres à coucher. C’est un bouquin dans lequel il faut apprendre à faire des deuils rapidement.  

Une femme sur les quatre m’a dérangée, c’est Michèle, la jeune femme des années soixante-dix. C’est probablement parce qu’elle est la seule qui n’a pas aimé vivre dans la fameuse maison. Son compagnon de vie la rénove de fond en comble et de plus en plus, le lecteur s’y attache, quasiment comme si elle devenait un personnage. Ces quelques chapitres noir foncé sont venus affecter mon moral. J’ai même failli abandonner ma lecture! Heureusement, m’attendaient d’autres péripéties surprenantes et moins noires. Je me félicite d’avoir poursuivi, car somme toute, j’ai pu constater combien cette histoire est bien ficelée. C’est rare de reculer dans le temps, habituellement on avance, l’auteure a bien maîtrisé sa trame narrative.

Comme dans le village de Séraphin, il y a un maître des destinées, et même deux, car le fils prendra la relève. Il a la mainmise sur le village, achetant toutes les maisons, est propriétaire des compagnies qui donnent du travail, il fait donc la loi dans la communauté. Certaines histoires font grincer des dents.

Je tiens à préciser que la maison parle et ce qu’elle énonce se présente entre parenthèses. Ça passe très bien, ça ne semble pas trop emprunté, par contre, ceux qui sont allergiques à la moindre tonalité ésotérique, aussi bien vous aviser. Mais qui n’a pas un jour visité avec plaisir une maison hantée!

Les maisons ont une âme, et dans Rang de la croix, on nous laisse comprendre comment les murs peuvent finir par avoir des oreilles… et pourquoi pas, une bouche. 

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