L’art très compliqué de ne rien faire

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Le mot des vacances, de mes vacances et du lâcher prise. Ce sera mon mot fétiche pour cette période estivale. Par contre, je vais vous avouer quelque chose : depuis quelque temps, je travaille beaucoup à ne rien faire. Et ce n’est pas facile. Oh non. Faire quelque chose, tout le monde peut faire ça. Courir. Répondre. Produire. Performer. Mais ne rien faire… ça demande une discipline extraordinaire.

L’autre matin, je me suis levé très tôt pour ne rien faire de la journée. J’avais tout planifié. Café sur la galerie. Regard vague vers la piscine. Silence stratégique. Une vraie journée de repos. Une journée de vacances intérieures.

Eh bien croyez-moi : à peine assis, j’ai commencé à culpabiliser.

Je regardais ma chaise longue comme un contremaître regarde un ouvrier absent.

Alors je me suis dit :
— Martin, calme-toi. Aujourd’hui, tu ne fais rien.

Mais le problème avec rien, c’est qu’on finit toujours par faire quelque chose avec.

J’ai commencé par penser. Grave erreur de débutant! Penser, c’est déjà du travail déguisé.

J’ai pensé à mes courriels. À mes projets. À mes obligations. À cette étrange époque où même le repos doit être rentable. On nous vend maintenant des applications pour mieux dormir. Des montres qui nous félicitent parce qu’on respire correctement. Des conférences sur la lenteur… animées par des gens tellement stressés qu’ils parlent du calme en hyperventilant.

Cibole, même les vacances sont fatiguées.

On part se reposer avec un itinéraire plus chargé qu’un ministre en campagne électorale. Lever de soleil à photographier. Restaurant à réserver. Sentier à publier sur Instagram. Et surtout, surtout… avoir du plaisir. Obligatoirement.

Ça devient épuisant, le bonheur organisé.

Moi, cet été, j’ai décidé de pratiquer le farniente thérapeutique.

Oh que oui les amis!

Donc, je m’installe sur ma chaise longue avec l’intention ferme de contempler le vide. Au début, ça allait bien. J’observais les nuages. Puis j’ai voulu identifier leur forme. Ensuite leur trajectoire. Après ça, je me suis demandé d’où venait le vent. Une heure plus tard, j’étais pratiquement météorologue avec une spécialisation en cumulonimbus contemplatif.

Comme quoi on peut transformer le néant en surcharge cognitive.

Une société allergique au vide

Le pire, c’est que notre société soupçonne les gens qui ne font rien.

Essayez donc de dire :
— Aujourd’hui, je n’ai rien fait.

Immédiatement, quelqu’un répond :
— Ah oui? Mais encore?

Comme si rien n’était pas suffisant.

Comme si une journée devait absolument accoucher d’un résultat. Une preuve. Une photo. Un bilan. Une amélioration personnelle. Aujourd’hui, tout se mesure. Les pas. Le sommeil. Le rythme cardiaque. Le niveau de stress. Même le calme vient maintenant avec des statistiques. On médite quinze minutes… et une montre nous annonce ensuite que notre sérénité a augmenté de 12 %. Avant, les moines bouddhistes atteignaient l’illumination. Aujourd’hui, ils recevraient probablement une notification.

Le repos lui-même est devenu productif.
On dort pour être plus performant.
On marche pour optimiser notre santé.
On prend des vacances pour revenir efficaces.
Même les siestes ont des objectifs de rendement.

J’attends le moment où quelqu’un va lancer des Olympiques du farniente :
— Médaille d’or en immobilité masculine, catégorie chaise longue synchronisé.

Alors forcément, celui qui ne fait rien devient suspect. On le regarde comme un appareil débranché dans une civilisation obsédée par les prises électriques. Essayez donc de rester assis sans bouger dans votre cour pendant deux heures. Au bout de vingt minutes, un voisin vient vérifier si vous êtes encore vivant.

Pourtant, il existe une immense différence entre être inutile… et simplement reprendre son souffle.

Le corps, lui, comprend très bien le langage du rien. Regardez un chat. Voilà un grand philosophe. Il dort dix-sept heures par jour sans jamais ressentir le besoin de justifier sa productivité. Aucun chat ne se réveille en disant :
— Il faut absolument que je maximise mon potentiel félin aujourd’hui.

Le repos comme acte de résistance

Nous, non.

Nous sommes devenus des êtres humains à batterie faible. On recharge nos téléphones davantage que nos esprits. On connaît le pourcentage de notre iPhone ou Android, mais jamais celui de notre âme.

Et après, on s’étonne d’être fatigués.

Moi, je crois que la santé mentale commence peut-être là : dans cette permission fragile de ne pas être performant tout le temps. D’accepter l’inutile. Le lent. Le vide. Le doux ennui des après-midis d’été où il ne se passe rien d’autre que la lumière qui change sur la table de patio.

Parce que le rien, contrairement à ce qu’on pense, n’est jamais vide.

Dans le rien, il y a le souffle qui ralentit.
Il y a le cœur qui cesse de courir après lui-même.
Il y a les pensées qui finissent par s’asseoir tranquillement au bord de nous.

L’été sait tout ça depuis longtemps.

L’été ne demande pas qu’on réussisse quelque chose. Il demande seulement qu’on habite un peu mieux nos journées. Qu’on écoute les grillons ou les grenouilles, c’est selon, comme si c’était une conférence essentielle. Qu’on regarde le vent dans les arbres avec l’attention d’un scientifique amoureux.

Et parfois, dans ces grands moments inutiles, il arrive quelque chose d’extraordinaire.

On recommence à exister.

Moi, cet été, je vais donc continuer à ne rien faire. Sérieusement. Avec application. Avec rigueur même. Je vais regarder le ciel jusqu’à perdre l’idée du temps. Je vais faire la sieste sans objectif de performance. Je vais marcher sans destination.

Et si quelqu’un me demande :
— Qu’est-ce que tu fais?

Je répondrai fièrement :
— Rien.

Et ce sera déjà beaucoup.

Martin Gaudreault, photographe et scribouillard

Tant qu’à y être

P.S. : Comme je ne ferai rien en août, on se retrouve en septembre puisqu’après tout, j’appliquerai avec soin au quotidien la posologie des riens!

Bonnes vacances à tous!

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