silence qui avance

Le silence qui avance

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Le silence est en train de gagner du terrain. Pas le silence paisible des Grands Lacs du Nord quand le vent tombe au crépuscule. Non. Un autre silence. Celui des regards absents dans les files d’attente. Celui des familles assises autour d’une table où chacun consulte un écran lumineux comme on consulte un oracle moderne. Celui des enfants qui apprennent à glisser le doigt avant d’apprendre à écouter. Dans nos villes rapides, dans nos vies essoufflées, quelque chose s’effrite doucement : nos rituels humains. 

Je pense souvent que les sociétés ne meurent pas d’abord par les guerres ou les crises économiques. Elles commencent à se fissurer lorsqu’elles oublient leurs petits gestes. Les minuscules rites quotidiens qui disent à l’autre : « Je te vois. Tu existes pour moi. »

Les petites cérémonies du quotidien

Pendant longtemps, nous avons cru que les rituels appartenaient aux religions anciennes, aux peuples autochtones, aux cérémonies officielles ou aux traditions poussiéreuses. Pourtant, les vrais rituels ne vivent pas dans les livres d’histoire. Ils vivent dans les détails. Dans le hochement de tête d’un inconnu. Dans le temps qu’on laisse à quelqu’un pour terminer sa phrase. Dans le café partagé sans urgence. Dans cette manière de ralentir un peu pour permettre à l’âme de l’autre de rejoindre notre esprit.

Depuis quelques années, j’observe une étrange fatigue collective. Nous vivons dans une civilisation qui confond vitesse et profondeur. On court tellement que nous avons oublié pourquoi nous courons. Les téléphones vibrent plus souvent que les cœurs. Les écrans parlent davantage que les humains. Et pendant ce temps, les vieux rituels tombent un à un comme des clôtures abandonnées dans un champ nordique.

Ce que nous avons laissé derrière nous

Dans mon enfance, au Lac-Saint-Jean, les gens entraient dans la maison avec respect. On prenait le temps. On demandait des nouvelles de la mère malade, de la famille, avant même de parler météo. Il y avait des silences habités. Aujourd’hui, nous sommes branchés au monde entier, mais souvent débranchés du voisin immédiat. Nous savons instantanément ce qui se passe à Tokyo ou à Washington, mais nous ignorons parfois la tristesse silencieuse de la personne assise à notre table.

Les rituels ont pourtant une fonction immense : ils empêchent l’humain de devenir une machine nerveuse. Ils créent du lien là où la vie moderne produit de l’isolement. Ils donnent une forme à notre présence au monde. Dire bonjour n’est pas une banalité. C’est reconnaître l’existence de l’autre. Attendre son tour pour parler n’est pas une contrainte sociale. C’est une manière de dire : « Ta parole mérite d’être entendue. »

Réinventer la chaleur humaine

Je crois que nous souffrons aujourd’hui d’une grande déritualisation affective. Nous avons remplacé les gestes par l’efficacité. Le temps long par l’instantané. La conversation par la réaction. Même nos repas deviennent des escales techniques entre deux obligations. Pourtant, il fut un temps où manger ensemble relevait presque du sacré. La table était un territoire de transmission. On y apprenait la patience, l’écoute, le respect, la mémoire familiale.

Mais attention : je ne suis pas de ceux qui disent que tout était mieux avant. Le passé n’était pas tendre. Il était souvent brutal, injuste et silencieux envers plusieurs souffrances. La nostalgie aveugle est une autre forme de paresse intellectuelle. Non, il ne faut pas retourner en arrière. Il faut réinventer nos rituels pour le monde qui vient.

Peut-être avons-nous besoin d’inventer une civilisation plus lente. Une société où l’on cesse de mesurer la valeur humaine à la performance continue. Une société où l’on réapprend à écouter avant de répondre. Où les enfants voient des adultes capables de déposer leur téléphone pour regarder vraiment quelqu’un dans les yeux.

Le dernier acte de résistance

Je crois profondément que le bonheur n’est pas une question de confort. Le confort chauffe les maisons. Les rituels, eux, réchauffent les êtres.

Et parfois, je me demande si la véritable pauvreté moderne n’est pas matérielle, mais relationnelle. Nous avons des maisons intelligentes, des montres intelligentes, des voitures intelligentes… mais de moins en moins de moments profondément humains et intelligents.

Au fond, une civilisation ne s’effondre pas seulement quand les institutions tombent. Elle commence à mourir quand les humains cessent de se saluer avec le cœur.

Parce qu’un peuple qui oublie ses rituels finit toujours par oublier pourquoi il vit ensemble.

Et dans un monde qui court sans cesse, peut-être que le dernier acte de résistance consiste simplement à redevenir pleinement humain.

« Une société ne devient pas inhumaine le jour où elle manque de technologie. Elle le devient le jour où les humains cessent de prendre le temps de se reconnaître entre eux. »

Martin Gaudreault, photographe et scribouillard

Tant qu’à y être

Décivilisation – Au saccage des petits bonheurs – Boris Cyrulnik – Éditions Odile Jacob Pourrait-on vivre sans civilisation? Un enfant sauvage privé de relations humaines n’a aucune chance de devenir humain. Chez les animaux, déjà, les rituels d’interaction harmonisent les rencontres. Chez les humains, les rituels de civilisation organisent les relations quotidiennes et facilitent l’art de vivre ensemble. On utilise une fourchette, on découpe la viande, on se tient bien à table, on respecte les tours de parole, ce qui met en scène des scénarios différents selon les cultures et les époques.

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