Romancières à plusieurs chapeaux

J’en ai quatre. Elles sont connues pour d’autres talents que celui d’écrire : musicienne, journaliste, enseignante, animatrice, comédienne. Avec ces cordes à leurs arcs, elles jouent des refrains quotidiens. Elles nous renvoient, avec leur style propre, le reflet d’une société en pleine évolution. L’évolution de la femme au Québec passe par ces autrices fortes qui s’adressent à nous, et pas à travers leurs chapeaux! Aujourd’hui, je les fais intentionnellement passer devant leur œuvre. Bref, je les mets à l’avant-scène, pour la bonne raison que je les admire. Elles sont vives, reconnaissantes, lucides, prolifiques. Je souligne que Louise Simard et Mylène Gilbert-Dumas sont estriennes.

Catherine Perrin – L’âge des accidents – Édition XYZ

Je me penche sur Catherine Perrin dont on a entendu la voix, et par ici et par là et surtout à Radio-Canada. Dans son émission matinale « Medium Large », elle a engrangé assez d’opinions, d’avis, de réflexions pour que naisse le goût de s’adresser directement à ses admirateurs par la voie romanesque. Ce troisième roman n’est pas banal, se tenant près de la prise de position. L’âge des accidents veut nous faire penser à l’âge des ténèbres, en tout cas, je le comprends ainsi, surtout en découvrant que l’accident en question est l’effondrement d’un viaduc sous les yeux de sa fille, Jasmine. Cette dernière, au côté d’un compagnon d’infortune, a voulu s’élancer pour intervenir et éviter une catastrophe. Les autorités sur place les en ont empêchés, et finalement un autobus rempli d’enfants a été englouti au nom du respect de protocoles rigides.

Jasmine, en tant que témoin et médecin, ne s’en remettra jamais, tenant secrète sa déconvenue qui se transformera en traumatisme non assumé. Sa mère, la narratrice, tentera de l’aider, se sentira impuissante, ce qui déteindra sur sa vie entière. Nous suivons donc une journaliste scientifique aussi traumatisée que l’est sa fille. Voici un roman de questionnements, et sans offre de réponses, c’est à considérer. La narratrice, tant affligée par ce qui advient à sa fille chérie, aurait pu basculer dans une émotivité de bon aloi, cela aurait donné une couleur juste. L’autrice a opté pour ne pas exploiter ce filon, ce qui entraîne une certaine froideur dans le propos.

Francine Ruel – Le promeneur de chèvre – Édition Libre Expression

Si je dis Francine Ruel, certains penseront tout de suite à Léone dans Scoop, d’autres, mère d’un fils itinérant, d’autres, comme moi, visualiseront la joyeuse romancière. Ses romans, et leur cocktail de mini drames, conservent intact ce regard clairvoyant et décalé qui caractérise l’autrice. Répondant à une demande, elle vient d’échapper un autre titre Le promeneur de chèvres où elle aborde l’itinérance, cette fois à travers la reconstruction complète d’un homme, Gilles, qui dérivait sans trop le réaliser. Son vieil oncle l’entraînera entre les murs de sa ferme où son troupeau de chèvres prend des allures thérapeutiques. Il insufflera le goût à son neveu de la vie prise par la racine, dans son état naturel, sans plus de béquilles pour se tenir debout. Chez Gilles naîtra progressivement le goût de l’entraide, lui qui était encore récemment dans la rue, sans toit ni loi. Il se fera promeneur de chèvres, et promeneur d’âmes humaines. L’amour pour son grand-père est instantané, mais l’amour pour une certaine visiteuse prendra son temps avant de s’installer. Vous avez besoin d’un livre réconfort, simple et rassurant, cette lecture vous attend.

Louise Simard – La vieille maison – Éditions Goélette

Crédit photo : Louise Simard

Littérairement parlant, je l’ai rencontrée à ses tout débuts avec De père en fille (1989), un roman historique à quatre mains avec Jean-Pierre Wilhelmy. Ce titre m’a permis de pénétrer l’histoire du Québec par la grande porte. Il a réveillé en moi un intérêt durable face aux romans historiques. Romans historiques ou pas, Louise Simard reste une autrice incontournable. Une femme animée de passions constantes qui s’est remise aux études dans la trentaine obtenant un doctorat en littérature. Une femme allumée d’une insatiable curiosité qui a poussé sur ses rêves pour les exaucer, obtenant un baccalauréat en littérature allemande. Aujourd’hui, elle se donne des airs de vacances en sortant de la voie du roman historique, tout en conservant intact le respect du détail véridique.

D’autres passions l’animent : l’ornithologie, la photographie, la végétation. Une femme complète qui en a long à dire et à écrire. Si vous voulez commencer par un opus tout simple, La vieille maison ouvre une fenêtre panoramique sur la relation des grands-parents envers leurs petits-enfants. Jusqu’où peut-on pousser l’indulgence? Jusqu’à mettre en péril sa propre survie? Ce roman ambitieux touche quatre générations en 200 pages, et je ne dirai pas « mine de rien », car les va-et-vient dans le temps sont exigeants pour le lecteur. Je suis retournée lire le début afin de mieux comprendre le dénouement, c’est tout dire. Une histoire dense où les liens ne sont pas arrosés d’eau de rose.

Mylène Gilbert-Dumas – Noël à Kingscroft – Édition VLB Éditeur

Cette Sherbrookoise est prolifique, n’en doutez point, même si, aujourd’hui, je passe au crible un roman de 167 pages. Ce poids léger n’est pas coutume chez elle, si je me fie à ses histoires au long souffle qui sortent environ aux deux ans. On compte parfois plusieurs tomes pour couvrir une histoire touffue. Son imagination fertile prend souvent sa source d’anecdotes tirées de l’actualité. Et elle brode, brode longuement, tenant pour chaque personnage sa bride biographique serrée. Ses héroïnes sont crédibles, même si complexes, qu’elles s’enfargent dans les fleurs du tapis ou qu’elles tombent du 7e étage. Autrement dit, l’action s’arrime aux caractères pour les enrichir. Une autre grande force chez l’autrice, ses personnages pourraient être une voisine, une amie, une cousine, on les adopte et on les chérit. Aujourd’hui, avec ce petit dernier, elle fait un clin d’œil à la pandémie. Les écrivains sont de fins scrutateurs de notre ici et maintenant, pas uniquement des voyeurs dans notre rétroviseur.

Ce Noël est près de nous, pas plus loin que l’an passé dans une famille de six filles où, Clarisse, une mère monoparentale tente de suivre les recommandations de la santé publique. Le voisin n’est pas un pur inconnu puisque c’est le patriarche (père ou grand-père) et s’invite joyeusement dans le nœud familial. Dans ce roman, aucun drame épique, du quotidien comprimé par les règles sanitaires allant jusqu’à régir la fête de Noël. Deux des filles étudient loin du patelin et ne pourront participer au festin familial. Un homme habite le bout de la rue, un Syrien en quête d’une épouse. Se tissera entre les fils mêlés de l’amour et l’amitié une histoire saine et rafraîchissante qu’il fait bon offrir à ses lectrices comme étrennes.

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