Souvenirs d'un grand-père parfumés à la tomate - Les Radieuses

Souvenirs d’un grand-père parfumés à la tomate

J’ai retrouvé hier soir de vieilles photos que je croyais à jamais égarées. La sienne m’a ramenée des années en arrière, à l’époque révolue de mon enfance. Quelque chose dans son regard. Depuis, je ne cesse de penser à lui, à ce qui aurait pu être si je l’avais connu davantage.

Ce matin, je suis sortie comme d’habitude pour arroser le potager. Comme il le faisait autrefois, j’ai froissé entre mes doigts quelques feuilles de tomates avant d’y enfouir le nez. J’ai fermé les yeux, j’avais tellement peur que le temps n’ait avalé mes souvenirs et qu’il n’en reste que des ombres muettes. Mais, tout à coup, il est là, dans sa salopette souillée de terre, son chapeau de paille sur sa tête inclinée vers les plants lourds de tomates mûres. Je ferme les yeux plus fort et je vois le chat Calico lui filer entre les jambes. Il n’aimait pas les chats. Il s’accroupissait alors entre les plants et me tendait les tomates une à une pour que je les dépose doucement dans un grand panier. De temps en temps, j’avançais la main pour en cueillir une. Sans un mot, il abaissait la branche pour la mettre à ma portée.

Les mots se bousculent pour enfin sortir de l’oubli. Cet homme, personnage silencieux et imposant, est resté tapi au fond de moi comme une boussole implacable qui a dessiné d’une certaine façon ma feuille de route, moi qui n’en avais aucune.

Mon grand-père, je l’ai connu dans le potager. Pendant les vacances, il se levait toujours très tôt, presque en même temps que le soleil. Dès que je l’entendais, je me levais aussi, l’appel du jardin a toujours été plus fort que l’envie de flâner au lit, même avec un livre. J’aimais particulièrement le calme matinal, le bruit strident des criquets et le chant des oiseaux. Je courrais le rejoindre dans le hangar qui sentait le bois qu’il avait coupé la veille. C’est là qu’il me mettait un panier dans les bras et nous prenions ensemble le petit chemin qui menait au potager. De temps en temps, j’oubliais de le suivre pour attraper une sauterelle ou cueillir de la chicorée et des boutons d’or pour en faire un bouquet. Quand je le rattrapais pour lui montrer mes trésors, il souriait et j’étais aux anges. Il n’y avait que lui pour me donner l’envie d’être sage.

Grand-père de Marielle

Dans la vie de tous les jours, mon grand-père était détective. Je ne connaissais pas grand-chose de son travail puisqu’il n’en parlait jamais. Cet homme sévère et soucieux vêtu d’un paletot gris foncé et coiffé d’un stetson, je ne pouvais pas l’imaginer à genoux dans le potager à cueillir des tomates. Je savais bien qu’il protégeait les gens et mettait les voleurs en prison, mais sans plus. Il avait tellement d’histoires à raconter que je n’ai jamais entendues. Une aura de mystère l’entoure encore.

Une pièce lui était réservée, derrière la cuisine. La porte était toujours verrouillée, personne n’avait le droit d’y pénétrer en son absence. Je l’attendais parfois, assise sur un petit tabouret dans la cuisine. Je regardais ma grand-mère qui roulait la pâte ou faisait la lessive. Quand il rentrait du travail, il disparaissait dans la chambre avant de revenir avec ses vêtements de grand-père. Il embrassait ma grand-mère et me passait la main dans les cheveux, ses dossiers encore sous le bras. Finalement, il mettait la clé dans la serrure de la petite pièce au fond de la cuisine. J’attendais qu’il me fasse signe avant d’entrer. Le grand bureau sombre occupait la moitié de la pièce, couvert de dossiers et de photos. Il y faisait toujours un peu froid, mais je n’aurais jamais osé me plaindre de peur qu’il ne me renvoie dans la cuisine.

Je peux encore aujourd’hui évoquer l’odeur grisante des vieux livres et celle, douce et sucrée, de son tabac. Je m’installais dans son grand fauteuil de cuir usé pour lire pendant qu’il classait des papiers. Le bruit des pages que je tournais avait un écho, je le jure. Parfois, il parlait au téléphone. Sa voix était rauque, un peu bourrue, pas un mot de trop. Il n’élevait jamais le ton, ce n’était pas nécessaire. On ne devait pas souvent le contredire. Puisqu’il était absorbé, je levais fréquemment les yeux pour l’observer. Sa stature imposante aurait pu m’intimider. Son regard perçant, parfois dur, toujours direct, aurait pu m’incommoder. Surtout la fois où il m’avait surprise à chiper un biscuit. Ma grand-mère les avait empilés dans une grande assiette recouverte d’un linge à vaisselle propre. Il m’a regardée, les sourcils froncés. J’ai doucement relevé le coin du linge à vaisselle pour y glisser le biscuit encore intact. Lentement, je suis passée devant lui pour retourner dehors. Il n’a pas dit un mot. Ce jour-là, j’ai eu honte.

Je respire encore la poignée de feuilles de tomates. Il y reste encore le souvenir d’une chaude journée du mois d’août. Il était en vacances et il avait sa tête de grand-père. La journée avait commencé de façon tout à fait anodine. Ma grand-mère avait préparé un bon déjeuner, ils parlaient tous les deux de la récolte qui était bonne cette année, des conserves pour l’automne. Sur le comptoir de la cuisine trônait le panier de légumes que j’avais cueillis ce matin-là avec lui. Et puis quelque chose d’extraordinaire s’est passé. Il s’est levé pour porter son assiette dans le grand évier de porcelaine. Ma grand-mère riait, lui disait de laisser faire ça, elle s’occuperait de la vaisselle. Appuyé sur le comptoir, il a penché son regard souriant sur celui de ma grand-mère et avec une douceur infinie il a repoussé une mèche blanche. Il l’a embrassée sur la joue. Leurs sourires complices racontaient une histoire que je ne connaissais pas. Déconcertée, je suis retournée dans le jardin. Un peu pour passer le temps, mais surtout pour cacher ma confusion. Encore aujourd’hui, ce moment m’apparaît d’une profonde intimité. Je n’avais jamais vu de telles démonstrations de tendresse chez mes parents.

Il était follement amoureux de ma grand-mère.

Il l’enveloppait du regard, elle si menue qu’elle lui arrivait à peine à l’épaule. Ce matin-là, elle portait sa robe bleue avec un joli col de dentelle et un tablier blanc bien repassé. Ses cheveux blancs et bouclés, comme toujours, bien placés. Elle avait des mains très fines, douces et blanches, faites pour porter des bijoux qu’elle n’avait pas et dont elle n’avait nul besoin, elle qui possédait toute la richesse du monde dans le sourire de mon grand-père. Je suis encore éblouie de savoir que tous les vendredis, toute sa vie, il a apporté une rose à ma grand-mère. Et ce matin-là, j’ai compris que le potager, c’était pour elle aussi. Elle qui aimait faire des conserves et lui cuisiner des petits plats. Elle prenait soin de ses uniformes, il prenait soin du potager. C’est lui, sans le moindre doute, qui m’a initiée au jardinage. Mettre des graines dans la terre, les arroser tous les jours, voir pousser les premières petites feuilles et puis les regarder grandir. Je ne peux pas voir des plants de tomates sans penser à lui.

C’est dans le potager, sous une fine couche de neige, qu’on a retrouvé le corps de mon grand-père. Ma tante a téléphoné et m’a demandé de faire le message à ma mère. J’avais douze ans. Je me souviens du choc, mais pas de la suite. Je sais que mes parents ne m’ont pas amenée aux funérailles. Il était simplement disparu.

Quand je suis retournée l’été suivant, j’ai voulu revoir le potager. Il n’y avait plus rien, que des mauvaises herbes. Je crois que c’est là que j’ai perdu mon grand-père. J’ai pleuré en me rappelant son chapeau de paille, le chat, le grand panier plein de tomates. Son bureau vidé était devenu une chambre. Je cherchais l’odeur de son tabac dans le hangar où personne n’avait coupé de bois depuis longtemps. Et j’ai pleuré encore.

Des heures ont passé, je suis toujours dans le jardin. Les feuilles de tomates en petit tas informe sur mon clavier. Les choses les plus importantes que j’ai apprises dans ma vie, je les ai intégrées sans en avoir trop conscience, sans même avoir le sentiment de vivre un apprentissage. J’ignorais l’importance qu’il avait eue dans ma vie. La sienne, empreinte de dévouement, d’intégrité, d’humilité. Il avait aimé sans compter et il était parti sans un mot. Je regrette tout ce que je ne saurai jamais de mon grand-père.

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