Faire entrer un cercle dans un carré : un parcours scolaire atypique

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Vous souvenez-vous du fameux jouet trieur de formes, dans lequel les tout-petits pouvaient passer des heures à essayer avec détermination de trouver quel morceau va dans quel trou ? Il arrivait qu’après maintes tentatives infructueuses, on les voyait se choquer, jusqu’à pousser vigoureusement sur les blocs pour les forcer à entrer.

J’ai souvent en tête l’image de ce jouet mythique lorsqu’il est question du système d’éducation. 

On sait que l’école, telle qu’on la connait, ne sied pas à tout le monde, et surtout pas aux garçons. Je constatais déjà, à l’époque de mon primaire et de mon secondaire, que pour beaucoup d’élèves, réussir n’était pas une mince affaire. Ces derniers ne parvenaient pas à s’adapter à cet environnement où tous devaient travailler de la même façon, au même rythme et souvent tassés comme des sardines dans une salle de classe bondée.

Je pourrais nommer aujourd’hui celles et ceux qui auraient eu besoin davantage de tranquillité pour se concentrer, d’une aide supplémentaire ou d’une méthode d’enseignement différente de la norme. Ce qui m’amène à vous parler du parcours de mon fils, pour qui le fameux moule imposé n’était pas fait. 

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Dès son diagnostic de TDA  (Trouble déficitaire de l’attention) à la fin de sa maternelle, à chaque rentrée scolaire, c’était la même histoire: nouveau professeur, nouveau plan d’intervention et attente de voir si mon fils aura droit à des services adaptés. Mais puisque, dans notre école de quartier, la majorité des collègues de classe de mon fils étaient allophones, leurs besoins étaient plus criants que les siens. Je devais alors me démener pour dénicher des ressources externes, parce qu’au final, mon fils n’aura jamais fait partie des élèves prioritaires pour accéder à de l’aide en continu. 

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Petit à petit, les difficultés scolaires de mon fils ont eu des répercussions bien au-delà de l’aspect purement académique : il a développé une forme d’anxiété. Sans pouvoir mettre des mots sur ses maux de ventre du matin, je savais pourquoi étaient apparus ses symptômes psychosomatiques : il vivait le stress de ne pas y arriver, celui de se sentir « différent » de ceux qui réussissaient plus facilement que lui. 

Je devais gérer ses absences de la classe, des rendez-vous chez les médecins, psychologues, travailleuses sociales, éducateurs spécialisés, orthopédagogues au privé, etc. Sans famille proche pour m’aider à prendre le relai, c’est bien malgré moi que je devais parfois amener mon fils au bureau, où j’avais droit aux regards empreints de jugement de mes collègues (comme si c’était une partie de plaisir, ou même un « privilège » qu’il m’accompagne, alors que dans cette période de ma vie, je jonglais continuellement pour arriver à être une bonne maman et une bonne employée).

Par surcroît, mon fils ne collaborait pas facilement avec ces ressources externes. Avec le recul, je crois que dans sa tête d’enfant, il pensait que s’il devait consulter toutes ces personnes, c’était parce qu’il était « nul » ou « pas intelligent ». Je crois qu’il en a un jour eu marre qu’on le considère comme un enfant « anormal », un extra-terrestre qui ne « fittait » pas dans le moule.

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Ses études secondaires n’ont pas été plus roses. Il a été un « ado de la pandémie ». Côté social, il bâtissait à peine ses amitiés lorsque le confinement est arrivé. Et avouons-le, l’enseignement à distance n’était fait pour les élèves en difficulté d’apprentissage. Mon fils n’a pas pu livrer la marchandise pour que l’école privée (celle qu’il avait soigneusement choisie) le reprenne l’année suivante. C’est ainsi qu’il s’est retrouvé à l’école secondaire du quartier (celle dont il ne voulait pas), avec en tête que tous les « gangs d’amis » étaient déjà formés et qu’il n’y aurait pas sa place. Ce fut le retour de ses problèmes d’anxiété et cette année-là, il s’est trop souvent absenté pour qu’on puisse évaluer ses apprentissages, donc il n’a pu réussir son année.

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Pour lui, c’était encore revenir à la case « départ ». Mais par chance il y eut une mini accalmie, un arc-en-ciel dans son ciel gris, car est entré en scène un directeur qui l’a pris sous son aile. Pour l’inciter à aller à l’école, il lui a d’abord offert d’intégrer un programme multisports. Il croyait en lui et l’encourageait continuellement dans son parcours. 

Mon fils a tissé peu à peu un lien de confiance avec cette homme dévoué, qui se démarquait pour trouver des solutions créatives, « hors de la boîte » pour motiver ses élèves. Mais, malheureusement, il a quitté l’équipage du navire l’année suivante, laissant mon fils dans la crainte de naviguer à la dérive.

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Tout a été à recommencer, avec une autre équipe-école. Nous adapter à de nouveaux joueurs était une expérience toujours aussi épuisante. Les fameux maux de ventre et absences de mon fils sont repartis de plus belle. Et les ressources internes et externes censées l’aider considéraient qu’il ne collaborait pas assez vite. Mon fils aime prendre le temps d’observer et d’analyser les personnes qu’il côtoie avant de leur faire confiance, mais comme il était peu bavard, il était plutôt perçu, au sein de la direction, comme un ado désintéressé et qui n’avait pas à cœur sa réussite. Lorsqu’il a atteint 16 ans, plutôt que de l’accompagner ou le diriger vers les options possibles pour terminer son secondaire, on l’a rapidement acculé au pied du mur : « Tu poursuis à temps plein ou bien tu quittes l’école. ». J’ai vraiment senti cette fois qu’on l’abandonnait. 

Peu de temps après, mon fils a eu la chance de tomber sur un conseiller d’orientation, qui lui a parlé d’une école où il pourrait suivre des cours de secondaire 4 et 5 en accéléré, un peu comme des sessions au cégep. Il s’y est inscrit, tout en sachant qu’il devait entreprendre en parallèle une matière manquante de secondaire 3. Une seule institution scolaire — au privé, lui offrait cette possibilité, mais le cours ne se donnant qu’à distance, ce qui montait la difficulté d’un cran pour un élève ayant des défis d’apprentissage.

Mais il a réussi ! Dix-huit mois à travailler d’arrache-pied, en même temps que des cours de secondaire 4.  Après cet exploit, j’ai regardé mon fils dans les yeux et lui ai dit qu’il devait absolument garder en mémoire cette réalisation, pour pouvoir s’y référer lorsque les pensées automatiques (ou ancrages) de son enfance referont surface. Je lui ai répété que jamais plus il ne devra se dire qu’il est « nul », « pas intelligent », « anormal » ou un extra-terrestre qui ne « fitte » pas dans le moule. 

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Au moment où j’écris ces lignes, mon fils entreprend son dernier sprint pour compléter, à l’éducation aux adultes, les cours requis pour débuter un programme d’études professionnelles, lequel lui permettra au final d’obtenir une double diplomation (études secondaires et études professionnelles).

Je ne sais ce que l’avenir lui réserve, mais chose certaine, Je sais qu’un jour, mon fils trouvera sa place et prouvera alors qu’on ne peut faire entrer un cercle dans un carré, et ce, même si on pousse dessus de toutes ses forces. Je sais qu’il vivra ses propres expériences. Je sais qu’il rencontrera des personnes inspirantes, qui l’aideront à voir plus clair et déclencheront chez lui le déclic vers le ou les bons domaines d’études. Et je sais qu’il croisera sur sa route des mentors, qui auront confiance en son potentiel. Un peu comme ce directeur d’école, qui avait cru en lui.  

Je sais aussi que dans quelques années, le parcours qu’il apercevra dans son rétroviseur le remplira de fierté et lui fera grandement apprécier ses acquis. Et je suis convaincue que lorsqu’une embuche se mettra en travers de sa route, il aura les aptitudes pour y faire face, et même qu’il sera davantage préparé et outillé que ceux qui l’auront eu facile dans la vie. 

***

Pour avoir analysé des milliers de CV dans ma carrière, je peux vous confirmer que le marché du travail regorge de personnes au parcours atypique. Et quand je réalise où leur cheminement scolaire a pu les mener, j’ai bon espoir pour mon fils et pour bien d’autres jeunes!

Je souhaite à ces derniers une belle année scolaire, parsemée de petites victoires, qui leur donneront confiance en leurs capacités. Et je leur souhaite surtout de ne jamais abandonner et toujours croire qu’ils ont une place quelque part.

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