Aujourd’hui, avec l’intelligence artificielle, on calcule, on répond avant même qu’on ait fini de poser la question. Tout semble aller dans le sens de l’efficacité, de la précision, du résultat immédiat. Et pourtant, quelque chose en moi résiste. Une inquiétude sourde, presque primitive. Comme si, à force de vouloir tout optimiser, on avait oublié de ressentir. Je me surprends parfois à écouter notre société comme on écoutait un vieux moteur qui tourne trop vite. Vous savez, ce moteur Chevrolet 1971, il vibrait, il avait du « slaque » dans les culasses, il s’emballait. Je m’ennuie de ces sons, de ces odeurs, des ratés au démarrage, du tournevis dans le carburateur pour le « dénoyer ».

Tout comme vous, je regarde cette époque où l’intelligence se mesure en puissance de réponse, de déshumanisation des systèmes. On admire la vitesse des machines, leur capacité à apprendre, à reproduire, à prédire. On parle d’algorithmes comme d’oracles modernes. Et moi, je me demande : à quel moment avons-nous décidé que traiter des questions comme des données froides était plus important que de tenter de comprendre l’autre?
Quand l’algorithme remplace le regard
Car il y a une différence, subtile, mais essentielle, entre traiter une information et accueillir une présence. Certes, l’intelligence artificielle peut analyser des données, détecter des patterns, simuler des réponses. Mais elle ne tremble pas devant la douleur elle ne ralentit pas par respect. Elle ne se tait pas quand le silence est plus juste que les mots.

Je pense à ces décisions prises froidement, là où l’humain aurait hésité. Là où il aurait douté, pesé, regardé dans les yeux. Remplacer l’humain, ce n’est pas seulement changer un outil, c’est modifier la texture même de nos rapports. C’est enlever la friction, la maladresse, la lenteur — tout ce qui fait pourtant la richesse d’une rencontre. Je vous avoue que le reportage « Enquête sur le système UNIR (prestataire de l’aide de dernier recours) mise en place par le gouvernement du Québec » m’a indigné.
On nous promet un monde plus efficace. Mais à quel prix? La compassion ne se programme pas. L’écoute véritable ne s’automatise pas. Il y a dans le regard humain une profondeur que nul code ne pourra contenir. Une capacité d’être touché, bouleversé, transformé. Dans ma carrière j’ai vu des regards qui disaient plus que mille phrases bien construites. Des silences qui portaient une main invisible, posée doucement sur l’épaule de l’autre. Rien de tout cela ne se calcule. Rien de tout cela ne s’optimise. C’est imparfait, fragile, parfois maladroit — mais « batinsse » c’est vivant.

Je me méfie de cette promesse d’efficacité qui lisse tout, qui enlève les aspérités, qui fait disparaître les détours. Car c’est souvent dans ces détours que naît la rencontre. Dans un mot hésitant, dans une pause imprévue, dans une émotion qui déborde et qui dérange. L’humain n’est pas une ligne droite. Il est fait de tremblements, de contradictions, de lenteurs nécessaires. Et c’est précisément là que se loge toute sa beauté. Comment peut-on accepter que des réponses nous viennent d’algorithmes alors que ce sont des humains qui sont au bout de leurs ressources ?
Une machine peut répondre vite. Mais elle ne peut pas attendre avec quelqu’un. Elle ne peut pas porter ce moment suspendu où deux êtres se reconnaissent dans leur vulnérabilité. Elle ne peut pas être atteinte, au sens profond du terme — être atteinte par l’autre, modifiée de l’intérieur. Car la rencontre humaine n’est pas un échange d’informations. C’est un déplacement. Une brèche qui s’ouvre. Un espace où l’on accepte, parfois malgré soi, de ne plus être tout à fait le même après.

Alors oui, on peut gagner du temps. On peut rendre les choses plus fluides, plus rapides, plus prévisibles. Mais si, dans ce mouvement, on perd la capacité d’être touché, de s’arrêter, d’écouter vraiment… alors ce n’est pas un progrès. C’est une amputation silencieuse. Et moi, je ne veux pas d’un monde où l’on va plus vite si c’est pour ne plus se voir.
Spectateurs de nous-mêmes
Je crains les dérives silencieuses. Celles qui ne font pas de bruit, mais qui s’installent doucement. Quand on délègue trop, on abdique un peu. On laisse à d’autres — à des systèmes — le soin de penser, de décider, parfois même de juger. Et dans ce glissement, il y a un risque : celui de devenir spectateur de notre propre humanité, voire notre déchéance. J’assiste impuissant à des nouvelles guerres, sur la capacité à définir 1 000 cibles en quelques secondes, alors qu’avant cela demandait 20 ans. Je vous dis qu’on est loin de la maxime de « Mon père est plus fort que le tien ».
Je ne suis pas contre l’intelligence artificielle. Elle est un outil, puissant, fascinant, porteur de possibilités immenses. Mais un outil reste un outil. Il doit servir l’humain, non le remplacer. Il doit accompagner, non décidé à notre place.

Je crois qu’il faut préserver des espaces à perpétuité où l’humain demeure central. Des lieux où l’on prend le temps d’écouter, de douter, de ressentir. Où la réponse n’est pas immédiate, mais habitée. Où l’on accepte de ne pas tout savoir, de ne pas tout maîtriser.
Choisir d’être humain
Parce qu’au fond, être humain, ce n’est pas être parfait. C’est être vulnérable. C’est hésiter, parfois se tromper, souvent recommencer. C’est porter en soi une intelligence émotionnelle différente — une intelligence du cœur, du lien, de la présence.
Je refuse un monde où l’on confond intelligence et automatisme. Où l’on remplace la chaleur par la performance. Où l’on oublie que, derrière chaque donnée, il y a une histoire, un souffle, une vie.
Alors je choisis de rester humain. Délibérément. Lentement. Avec mes doutes et mes élans. Avec cette conviction fragile, mais tenace : que la véritable intelligence est peut-être celle qui nous rapproche, pas celle qui nous remplace.

Et si, au fond, le plus grand défi de notre époque n’était pas de créer des machines intelligentes… mais surtout et essentiellement de ne pas oublier comment être profondément humains?
Parce que là où la machine calcule, l’humain doit toujours choisir d’aimer.
Martin Gaudreault, photographe et scribouillard
Tant qu’à y être
Intelligence artificielle : Comprendre, s’adapter et demeurer pertinent dans un monde qui s’accélère – Luc Lespérance – Les éditions JFD – Ce livre s’adresse à tous ceux et celles qui s’interrogent, s’inquiètent ou s’émerveillent face à l’IA. Il permet de démystifier ce qu’est l’IA, explique comment s’adapter à une réalité où l’IA transforme le travail et explore les compétences et les postures mentales afin de demeurer pertinents dans un monde qui s’accélère.





