L’hiver est long et l’été est bien court. Les saisons québécoises pourraient ressembler à Proserpina*.
À la saison miraculeuse où la nature renaît, je redeviens amoureuse de la terre et je me sens à nouveau en vie. Dès que le soleil se fait chaud, que la terre est séchée et que sur les arbres apparaît le vert vibrant des premières feuilles, j’ai envie de sortir mes outils. J’ai follement hâte de retrouver mes plates-bandes et mes boîtes à fleurs et de mettre les mains dans la terre. Ma mémoire se remémore l’emplacement de chacune des vivaces que j’ai choisies à dessein pour qu’elles offrent une floraison toute la saison. Dans ma plate-bande préférée, la plus ensoleillée, les salicaires pourpres côtoient les échinacées roses, les monardes rouges et les campanules glomerata violettes.

En attendant de pouvoir jardiner dehors, pour anticiper mon plaisir, j’ai semé à l’intérieur de toutes petites graines : des lavandes angustifolia, des roses trémières, des cosmos, des asclépiades et des bergamotes odorantes pour nourrir les abeilles et que s’y posent les papillons. À mes yeux, les coloris de ces plantes sont des chefs-d’œuvre. J’attends avec impatience de voir si la poudre d’enracinement et les mycorhizes permettront de voir poindre les petits cotylédons. Je les ai placés sous la lumière artificielle. Seront-ils assez robustes pour survivre et être transplantés au jardin ?
En ce printemps, je n’ai que des pourquoi. Un cas retient mon attention. Pourquoi les lavandes protégées sous un monticule de feuilles déchiquetées, ne veulent-elles pas s’enraciner dans mon jardin? Elles sont pourtant à l’abri des vents et profitent de 5 heures de soleil. Le printemps dernier, un seul plan sur trois a survécu à l’hiver. Est-ce un parasite que je ne vois pas qui les terrasse? Est-ce que je les arrose mal? Leur faut-il plus d’heures d’ensoleillement? Est-ce le PH de la terre qui ne leur convient pas? Avec les lavandes, je cumule les défaites. Cette année, je me promets de trouver l’erreur que je commets et, s’il le faut, amender la terre ou les déplacer dans une autre plate-bande? Ce n’est pas peu dire, même à l’intérieur les graines refusent de s’enraciner…
À cette période, pour que le gel sournois n’attaque pas les tendres pousses, je surveille la météo afin de les couvrir et les protéger. C’est si beau toutes ces minuscules feuilles qui apparaissent et tendent vers le soleil! Quand je vois un meurtre de corbeaux s’abattre sur le gazon, craignant un comportement belliqueux envers ces fragiles petites vies, je les fais fuir.
Devant moi, une rugueuse feuille de monarde, une seule, et j’ai une envie folle de mettre les genoux par terre, de la pincer entre mes doigts pour en extraire l’odeur épicée et d’en prélever un tout petit échantillon pour la goûter. Ma vieille Albertine me l’a dit : « Ne touche à rien avant de voir de solides tiges et quelques feuilles! En dessous du sol fracturé, tout est gelé et fragile! C’est par les crevasses que la terre respire. Si tu veux faire du beau, ne piétine pas les plates-bandes encore craquelées ou détrempées, car cela peut compacter davantage la terre et priver les racines de l’oxygène qui leur est nécessaire pour croître. » Je suis fébrile de voir éclore la vie, mais je vais réfréner mon désir de brasser la terre et d’ajouter maintenant du compost et attendre avec l’espoir que toutes les vivaces auront survécu à l’hiver.
Quand enfin les plans s’étalent et grandissent, je mets du paillis à ceux longtemps exposés au soleil, je vitaminise et j’arrose tôt le matin; je m’applique à, méthodiquement, faire la guerre aux mauvaises herbes et, jour après jour, j’écrase les bibittes. Quelque fois, sur les rosiers, les parasites se multiplient et me résistent. Quand les coccinelles n’arrivent plus à dévorer les pucerons, je les pulvérise alors au savon noir et, en dernier recours, quand je n’arrive plus à garder le contrôle et que le feuillage des roses trémières devient perforé comme une dentelle, tout en sachant qu’il entrave le cycle de la vie, j’utilise alors un poison et je culpabilise…
Les heures passées, agenouillée sur le sol, à respirer la terre et les fleurs, me sont bénéfiques. Cette sorte de travail solitaire me réénergise et me rééquilibre. J’ai du bonheur à « faire du beau » et avoir les mains sales.

À la fin de l’été, lorsque j’admire mon jardin abondamment fleuri, je suis remplie d’orgueil. Avant que les tiges brunissent et rouillent, avant que les fleurs se fanent, avant que les gelées d’automne mettent fin au spectacle des fleurs, quand les nuits fraîches commencent à dessécher les feuillages, avant que mon jardin devienne un cimetière, pour étirer l’été, je rentre le pot de basilic pourpre-violet et les pots d’origan et de romarin officinal. Je repique les plus beaux plans de cosmos dans de larges bacs et je les place bien en vue à l’intérieur du solarium. Ainsi, l’été me ravit encore un petit moment.
Au Québec, les plantes sont soumises au cycle des quatre saisons : c’est la vie et la mort. Sachant que dans d’autres pays, elles fleurissent toute l’année, j’accepte par obligation que les plantes disparaissent. Je vis difficilement l’hibernation interminable des mois d’hiver. Entre novembre et mars, je me sens comme une naufragée sur une mer blanche. La froidure et le peu de soleil me déprime tant, que je peux à peine admettre qu’au fond de la cour, les sapins baumiers saupoudrés de blanc sont plus magnifiques qu’en cours d’été. En espérant la résurrection des bourgeons et le bonheur de participer à la vie nouvelle, pour me rappeler les beautés de l’été, je refeuillette les livres d’horticulture, grâce auxquels j’ai eu accès à un certain savoir, et je fréquente assidument la bibliothèque : la lecture est la bouée qui me sauve le cœur de l’ennui.

L’hiver, je suis dépendante affective des livres et l’été de mon jardin : il est mon lieu de création. J’y peint une toile qui n’atteint jamais la perfection. À chaque année, je m’y remets, obsessivement. C’est ma passion, c’est ma folie!
En attendant que le jardin renaisse, j’examine d’un œil critique les photos prises au cours des étés précédents. En ces jours difficiles, l’harmonie des dégradés de rose m’est un ravissement. Après plusieurs saisons de travail, d’ajouts et de repiquages, le jardin s’est embelli. Néanmoins, les photos ont aussi repéré le moins beau; elles me font voir ce qu’il y à déplacer et les coins de la cour à enjoliver. Je ne me cherche pas d’excuses et j’avoue en toute franchise mes erreurs et, avec humilité, mes échecs dont les lavandes. Je note ce qu’il y a à améliorer et je m’y attaquerai dès que le beau temps reviendra.

Pour me garder vivante, je visite l’endroit où il y a la résurrection des bourgeons. Devant toutes les beautés, la tentation est trop forte, je reviens chaque fois avec une plante fleurie : un saintpaulia ou une kalanchoé dans les tons de rose qui me rappelle avec nostalgie les couleurs de mon jardin. Dès qu’ils arrivent sur les étals, je me procure des bébés fines herbes et l’annuelle préférée des colibris : la Cuphea Vermillonnaire. Même si jardiner à l’intérieur ne m’apporte pas le même bonheur qu’au jardin, j’ai au moins le petit bonheur de mettre du beau dans la maison. En surplus, dans la serre du Centre Jardin, au-dessus de nos têtes, des oiseaux pépient et volent vers leurs oisillons. Ces petits plaisirs, qui amènent à mes yeux un peu des couleurs de l’été, détournent mon ennui de l’immensité de blanc et me laisse entrevoir que, dans la chaleur des doux matins d’été, j’arpenterai bientôt mes plates-bandes fleuries en respirant leurs parfums envoûtants.
Le Centre Jardin, c’est la fontaine de jouvence, la promesse qu’un été fleuri reviendra. Mon jardin, c’est ce qui restera de moi lorsque je ne serai plus là.






