Voilà où j’en suis…

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De tous les événements inattendus, le plus inattendu, c’est la vieillesse. Léon Trotski.

On entend que 20 ans est le plus bel âge. Le plus bel âge m’est plutôt venu avec mes 50 ans et la ménopause. J’étais consciente de porter mon passé, j’avais un peu de nostalgie pour le corps que j’avais eu et je ne me réjouissais pas d’avoir perdu des attributs physiques. Malgré cela, je vivais avec plus de légèreté et de douceur qu’aux âges d’avant. J’avais encore suffisamment de capacités physiques et j’étais suffisamment expérimentée et confiante en mes moyens intellectuels pour entreprendre d’accomplir ce que je souhaitais. Alors, j’ai osé mettre fin aux doutes de mes jeunes années et j’ai commencé à écrire. J’étais dans la période idéale de ma vie.

J’ai eu le sentiment violent que je devenais réellement vieille quand je n’ai plus eu droit à la mammographie de dépistage, mais plutôt à l’inquiétude d’une biopsie. À cette période, les preuves du vieillissement se sont accumulées. Il devenait clair que le temps prenait le contrôle de mon corps : mes hormones étaient en folie. Ma dentiste m’a expliqué que la sensibilité de mes dents était due à l’usure et mon ophtalmologiste m’a inscrite sur la liste des opérations de cataracte. À l’épreuve du miroir grossissant, lequel ne pardonne rien, ma peau fatiguée se ridait et je perdais des cheveux. Quand c’est imparable, on se dit que c’est le destin, mais je pouvais encore résister à la résignation et choisir d’améliorer les choses.

Rare sont les personnes qui restent physiquement jeune jusqu’à la dernière étape de leur vie. On devient tous vieux des meurtrissures physiques et psychologiques passées et de ce que l’on a fait de soi durant le temps d’avant. Le vieillissement est une fatalité inévitable. Par chance, les effets dévastateurs n’arrivent pas en un éclair mais progressivement. 

Je ne suis pas encore au tout dernier âge, mais je le sens tout près. Je me sens encore efficace, mais j’ai l’indéniable sensation d’avoir acquis de nouvelles fragilités. Difficile de comprendre l’émotion liée à la dernière marche du vieillissement avant d’y être, mais je sens pertinemment que je deviens vieille. Mes enfants le perçoivent également. Ils questionnent à savoir si mon corps suit la course et si je suis toujours en possession de mes moyens cognitifs : ils vérifient subtilement l’état du frigo et me gâtent de bons petits plats. Penser que je ne pourrais plus maîtriser les gestes du quotidien et devenir incapable de lire, d’écrire et de prendre soin de mon jardin m’est réellement angoissant. Lorsque, pour les gestes de la vie quotidienne, j’aurai à demander de l’aide, je saurai qu’il me faudra alors réfléchir à la suite de ma vie.

Pour l’instant, je me sens vivante mais, devant la mort des autres, il y un déclic qui me rappelle que je suis mortelle. On peut refuser de prendre la vague et se laisser sombrer et éviter de penser et de parler de la mort mais, à partir du moment où on sait une chose, on ne peut plus faire comme si on l’ignorait. Quand on commence à sentir le malheur, avant qu’arrive la totale déchéance, je crois qu’il faut décider de regarder la mort en face et s’occuper de sa mort comme on s’est occupé de sa vie. Avant que les facultés de l’esprit déclinent, pendant qu’on a encore la capacité d’intervenir et de décider de son devenir, c’est sans doute le moment de mettre au propre les actions de sa vie et d’aller au fond des choses pour ceux qui restent. 

Vivre, c’est créer des liens mais, à l’âge où je suis, ce qui est difficile, c’est de constater que les liens tissés se dissolvent. Autour de nous, des connaissances et des relations de travail deviennent malades et des amis proches meurent. Comment se protéger des mauvaises pensées quand on a ce signal qu’avec les ans les liens sociaux se réduisent et qu’autour de soi les gens qu’on aime disparaissent? Le vieil âge nous écarte non seulement des gens de notre environnement social, mais il nous dépouille aussi de nos accomplissements et de nos réussites. Le moment qui me sera probablement le plus triste sera celui où je serai obligée de donner les clés de mon chez moi et de quitter mon jardin.

Avec l’âge, comme une alléopathie (un message chimique), on devient plus casanier, on a de moins en moins besoin de sorties socioculturelles et de rencontres. Avant, je ne ratais jamais une occasion d’aller à un souper, à une soirée ou à un spectacle mais, plus j’avance en âge, plus cela me demande d’énergie de faire bonne figure et de me mettre au parfum de l’humeur de l’autre. Que faire quand on a de plus en plus d’heures en pleine conscience et trop de tête-à-tête avec soi?  Même le rapport aux règles de l’attachement semble différent. On ne prend plus votre main, moins de bras enveloppants, moins de câlins chaleureux. On se sent moins aimé…

Hier, on était une femme autonome, une mère ou une chef d’entreprise responsable, aujourd’hui, on nous relègue aux oubliettes comme si nous n’étions plus une personne mais un objet abîmé. 

Au bord de la dernière marche, avant que physiquement l’enveloppe extérieure ne se régénère plus et capitule, avant que ne vienne la détresse des trous de mémoire, il faut admettre qu’on a perdu des capacités et accepter que la résilience ne suffise plus. 

Voilà, j’y suis. Je porte l’étiquette de vieille. Tout près de mes 80 ans, c’est le signal de me préparer et de prendre, comme le disait mon Albertine, « mes dispositions » concernant ma mort. Je ne souhaite pas finir dans une boîte de bois à me faire dévorer par les vers. J’ai peur de me sentir coincée avec une couche dans une chaise roulante. Endurer cette humiliation de dépendre des autres et supporter les regards de pitié me serait une grande blessure d’amour propre. Sachant que je n’ai jamais eu le courage d’accepter la souffrance physique, il devient pertinent, pendant que je contrôle encore ma vie, d’entamer des démarches concrètes et de faire connaître mes volontés quant aux soins et aux derniers moments de vie. Qu’est-ce que je veux qu’on fasse si je n’ai plus de répartie, que mon cerveau répond de travers ou si je deviens mêlée et oublieuse en permanence des moments avec ceux que j’aime?  

J’ai peine à le concevoir, mais je suis vraiment tout près d’arriver à la dernière marche de l’escalier. C’est avec angoisse que je supporte l’attente de la fin. Les louves tuent leurs petits mortellement blessés. Cette compassion qui s’apparente à l’aide médicale à mourir, je la souhaite : ce sera écrit dans mes dispositions.  

Nous sommes un vieux couple et dans un coin de ma tête, je me demande qui de nous deux survivra à l’autre? Depuis près de 60 ans, nos souvenirs ne sont plus séparés; entre nous, les mots sont devenus presque inutiles. Il lit en moi et je lis en lui. Vieillir et mourir ne m’obsède pas mais mal vivre sans lui, oui.  

L’âge avancé est parfois terrifiant, mais il a quelque chose de merveilleux en ce qu’il permet de recevoir le retour de la douceur, de la caresse et de l’amour que l’on a jadis donnés. J’ai eu la chance d’aimer et d’être aimée de mes enfants et mes petits-enfants et tous leurs petits gestes de tendresse comptent et me comblent. Dans cette période de lucidité douloureuse, mon vœu le plus cher est que le destin respecte l’ordre des générations et je souhaite que notre couple soit épargné de les voir souffrir. 

Certains d’entre vous, qui êtes d’un optimisme permanent, me direz que je dois chasser les pensées négatives et plutôt m’efforcer d’accepter de me laisser conduire où ma vie ira. Certes, il y a des gens plus malheureux que moi. Certains vivent des guerres, de graves maladies… Je sais que l’absence de tragédie dans une vie est rare et qu’elle survient lorsqu’on ne s’y attend pas aussi, je savoure chaque jour sans drame. Je profite de la chance que j’ai d’avoir quelqu’un qui me tienne la main pour vivre à deux la réalité de vieillir. À cette heure où la lumière du jour s’évanouit, il m’entoure de ses bras solides qui me sont irremplaçables. « Pas besoin de souffrir avant le temps », me dit-il.

Bientôt ce sera le vol argenté des oies blanches. Alors, pour l’instant, je me réjouis d’être avec lui dans notre jardin généreux de couleurs, avec un livre, le soleil sur ma peau, les mésanges qui voltigent, une tourterelle qui roucoule agrippée au bain d’oiseau et sa douce moitié qui, au loin, se plaint « tristement » de son absence. Je respire le parfum des derniers phlox : c’est un apaisant. 

J’emmagasine ces moments de bonheur et il m’est réconfortant de penser qu’après ma vie, la beauté des fleurs continuera d’exister. 

On reconnaît le bonheur au bruit qu’il fait quand il s’en va. Jacques Prévert.

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