À l’aube de mes cinquante ans, j’apprends à être célibataire

Écrit par

La première nuit, j’ai dormi en diagonale. Toute cette place, soudainement. Dans le lit comme dans ma vie.

Après plus de vingt ans en couple, on ne redevient pas célibataire. On le devient pour la première fois. Quand j’ai rencontré l’homme avec qui j’ai partagé ma vie, j’étais en appartement avec un coloc, à cet âge où tout semble encore possible. La vie était devant moi, immense, pleine de portes que je n’avais pas encore ouvertes. Et puis l’amour est arrivé. Comme un cadeau. Depuis, j’ai appris à être amoureuse, mère de trois enfants, partenaire, thérapeute. Mais je n’avais jamais appris à être célibataire à l’âge adulte.

Frankie Dupré

On ne perd pas qu’une personne, on perd un pronom

Personne ne nous prévient de ça. Pendant vingt ans, j’ai dit « nous ». Nous aimons ce petit resto. Nous passons les Fêtes chez sa famille. Nous ne sommes pas très camping. Puis un jour, le « nous » s’efface, et le « je » qui reste ne sait plus très bien ce qu’il aime tout seul.

Les premiers mois, j’avais du mal à répondre aux questions les plus simples. Qu’est-ce que j’ai envie de manger? Quel film je veux voir? Est-ce que j’aime vraiment le camping, ou est-ce que j’ai simplement suivi, tout ce temps? (Réponse : je n’ai jamais aimé le camping!)

Le silence du dimanche soir

Le plus difficile, ce n’étaient pas les grandes décisions. C’était le dimanche soir. Cette heure un peu flottante où, pendant des années, nous organisions la semaine : nos horaires, ceux des trois enfants, les repas, l’épicerie, qui allait où et quand. Nous parlions des prochaines vacances, des rendez-vous à prendre, de ce qu’il fallait acheter, réserver, prévoir. Toute cette logistique familiale dont je me serais volontiers plainte autrefois avait disparu. 

Et, contre toute attente, son absence faisait du bruit.

Jusqu’au soir où je me suis fait des toasts au beurre d’arachide pour souper, assise par terre dans le salon, et où j’ai réalisé que j’étais bien. Pas résignée. Bien. Personne à consulter, personne avec qui négocier le menu, aucune autre envie que la mienne à considérer. C’était minuscule. Et pourtant, quelque chose dans cette liberté-là commençait à me plaire.

Quand la thérapeute devient la cliente

Comme thérapeute, j’ai souvent accompagné des femmes à ce carrefour. J’avais les mots pour parler de solitude, de transition, d’identité, de cette nécessité de se retrouver après avoir longtemps vécu en couple. J’en connaissais même les belles phrases. « Prenez le temps de vous redécouvrir. » Je l’ai dit cent fois. Puis, ça m’est arrivé à moi. Je n’avais jamais essayé ce conseil-là un mardi soir, seule dans un trois et demie.

J’ai découvert qu’on peut très bien connaître la carte et se perdre quand même sur le territoire. Et que, lorsqu’on se retrouve de l’autre côté du fauteuil, certaines de nos propres théories sont beaucoup moins élégantes.

Les jours sans eux

Il y a un silence auquel je ne m’étais pas préparée : celui de mes enfants quand ils ne sont pas avec moi.

Pendant toute leur vie, je les ai entendus. Une porte qui s’ouvre, des pas dans le corridor, une voix qui appelle d’une autre pièce. Je pouvais passer une main dans leurs cheveux, les embrasser en passant, les serrer contre moi sans avoir besoin d’une raison. Je connaissais leur présence avec tous mes sens. Tous les jours de ma vie de mère.

Maintenant, je sais qu’ils vont bien. Je peux leur écrire, les appeler, entendre leur voix. Mais je ne peux pas les toucher. Je ne peux pas les sentir. Je n’avais jamais compris à quel point aimer ses enfants était aussi quelque chose de physique.

Les premiers temps, l’appartement me semblait anormalement silencieux. Je tendais presque l’oreille vers des bruits qui n’allaient pas venir.

J’apprends tranquillement que leur absence n’efface pas ma place de mère. Certains jours, mon cœur le comprend beaucoup plus vite que mon corps.

Les premières fois recommencent

Je pensais qu’à mon âge, les premières fois étaient surtout derrière moi. J’avais eu mon premier appartement, mon premier grand amour, mes enfants, une carrière, des maisons, des départs, des recommencements. Et voilà qu’à presque cinquante ans, mon existence s’est remise à en fabriquer.

Premier chez-moi à moi. Premier dimanche sans plan commun. Première épicerie où je n’achète que ce que j’aime. Première fois où je réalise, au milieu d’une journée, que personne ne sait exactement où je suis. Première nuit où je dors en diagonale sans même y penser.

Certaines premières fois font mal. D’autres sont délicieuses. La plupart sont les deux dans la même journée.

Et il me reste beaucoup de premières fois à découvrir.

D’ailleurs, je ne vous ai même pas encore parlé des applications de rencontres.

Ça, ce sera une autre histoire! 

Frankie Dupré

Partager cet article

Autres articles de l'auteur.trice

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *


POUR NOS ABONNÉES VIP: AUCUNE PUBLICITÉ, CONCOURS EXCLUSIFS ET CODES PROMO!

Pour quelques dollars par mois, devenez une Radieuse VIP

Articles similaires

Je retrouve sur le train alors que nous sommes en voyage, le plaisir d’écrire. Depuis la mort de ma sœur Suzanne, j’avais perdu l’envie d’écrire,…
ll y a un cahier à spirale posé devant moi. Je le regarde. Un objet bien ordinaire pourtant. Quelques dizaines de feuilles lignées retenues par…
Dernièrement je regardais le Gala de Prix Gémeaux. Toujours intéressant de voir si nos séries favorites seront récompensées et surtout de voir nos idoles, ces…
Mes vacances à ne rien faire ont été épuisantes. Vous vous souvenez peut-être qu’en juillet dernier et pour les vacances du mois d’août, j’avais pris…
Vous souvenez-vous du fameux jouet trieur de formes, dans lequel les tout-petits pouvaient passer des heures à essayer avec détermination de trouver quel morceau va…

Plus de concours. Plus de rabais. Moins de publicités!

L'offre VIP est maintenant disponible!