L’art très compliqué de ne rien faire (la suite)

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Mes vacances à ne rien faire ont été épuisantes.

Vous vous souvenez peut-être qu’en juillet dernier et pour les vacances du mois d’août, j’avais pris une grande décision. Ne rien faire. Le vrai rien. Le rien intégral. Le rien sans rendez-vous, sans échéancier, sans notification. J’avais même envisagé de me spécialiser dans le farniente avec, éventuellement, une maîtrise en chaise longue appliquée.

Eh bien, les vacances sont terminées. Et je dois vous faire un aveu : je n’ai absolument pas réussi à ne rien faire. J’ai essayé pourtant. Mais entre deux périodes intensives de rien, j’ai terminé l’écriture d’un livre. Déjà, ça part mal.

Écrire un livre pendant qu’on ne fait rien, c’est comme entreprendre un régime entre deux pâtisseries : l’intention est excellente, mais les faits sont difficiles à défendre. Et un livre, contrairement à ce qu’on pourrait croire, ne se contente pas d’être écrit. Il faut le relire. Le corriger. Le recorriger. Puis corriger les corrections. Ensuite, on découvre qu’en corrigeant une phrase, on en a abîmé deux autres. À un moment donné, je ne savais plus si j’étais écrivain ou exterminateur de virgules. J’en déplaçais une. Je la remettais. Je l’enlevais. Puis, après vingt minutes de réflexion, je décidais que sa première position exprimait finalement beaucoup mieux ma pensée. La virgule, elle, avait pris des vacances.

Du hamac au vélo à 18 kilomètres à l’heure

Heureusement, pour me reposer de tout ce repos, j’ai fait du vélo.

Le vélo est une activité formidable parce qu’on peut prétendre qu’on se détend tout en pédalant pour monter une côte qui, curieusement, n’était pas là l’année précédente. Je suis certain que certaines routes vieillissent mal. Elles prennent de la pente par elle-même. J’ai également fait de la piscine. Enfin, quand je dis « fait de la piscine », il faut préciser quelque chose d’important : je ne sais pas nager. Ça limite considérablement les ambitions olympiques. Chez moi, la piscine n’est donc pas un équipement sportif. C’est plutôt un grand verre d’eau dans lequel je m’assois. 

Je ne fais pas de longueurs. Je fais des largeurs… et encore, seulement là où mes pieds touchent le fond. J’ai une conception très personnelle de la natation : tant que le nez reste au-dessus de l’eau et que les deux pieds peuvent négocier rapidement avec le plancher, tout va très bien.

Je regarde parfois les vrais nageurs. Ils plongent, disparaissent sous l’eau, remontent plus loin avec une grâce admirable. Imaginez ceux qui font 32 km lors de la Traversée internationale du Lac-Saint-Jean.

Moi, si ma tête passe sous l’eau, ce n’est pas une technique. C’est un incident. Alors je barbote. Et j’assume pleinement le verbe. Barboter est probablement l’un des derniers verbes de notre langue qui ne contient aucune ambition de performance. Personne ne barbote pour améliorer son record personnel. Il n’existe pas de championnat mondial de barbotage. Pas de médaille. Pas de chronomètre. Pas d’entraîneur au bord de la piscine qui hurle :


— Allez Martin! Encore trois éclaboussures! Je peux donc passer une heure dans l’eau sans avancer de plus de deux mètres. Et ça, dans une société obsédée par la progression, c’est presque révolutionnaire. Finalement, j’ai découvert que la piscine était parfaitement adaptée à ma philosophie estivale du rien : je peux y faire beaucoup de mouvements sans aller nulle part. Ce qui, lorsqu’on y pense, ressemble étrangement à certaines réunions auxquelles j’ai assisté dans ma vie. 

Cet été, j’ai aussi fait du camping.

Beaucoup de camping. Mais pas n’importe lequel. Moi, je fréquente surtout les campings de l’éternité. C’est formidable comme endroit. Les terrains sont bien entretenus, les voisins sont tranquilles et personne ne vient cogner à votre porte à minuit pour emprunter un tire-bouchon. Il n’y a ni roulotte, ni barbecue, ni musique trop forte. Et surtout, personne ne se dispute pour savoir qui a le plus beau terrain.

En général, quand on vous attribue un emplacement, c’est définitif. Cet été, j’en ai visité plusieurs.

J’ai parcouru des centaines de kilomètres à la recherche de mes ancêtres. Pendant que certains consultaient Google pour trouver la meilleure plage, moi, je cherchais où était enterré mon arrière-arrière-grand-père. Chacun son tourisme.

Mon projet est pourtant sérieux : je veux léguer à ma descendance un répertoire généalogique indiquant où sont inhumés nos ancêtres familiaux. Une sorte de guide touristique de la famille, mais avec beaucoup moins de recommandations sur les restaurants. Je note les noms, les dates, les cimetières, les emplacements. Je photographie les pierres tombales. Je vérifie les inscriptions. Et parfois je cherche longtemps. Très longtemps.

Parce qu’un ancêtre décédé en 1892 n’a généralement pas eu la délicatesse de m’envoyer sa localisation.

Alors je marche.

Rangée 1.

Rangée 2.

Rangée 3.

À un moment donné, je connais davantage les résidents du cimetière que les habitants du village.

— Tremblay… non.
— Gagnon… non.
— Bouchard… intéressant, mais pas le mien.
— Gaudreault!

Et là, j’éprouve une joie qu’il est assez difficile d’expliquer aux autres. Essayez donc de téléphoner à quelqu’un en disant :

— Je l’ai trouvé! 

— Qui?

— Mon arrière-arrière-grand-père!

— Il était perdu?

— Depuis 1903.

Et puis je leur parle. Oui. J’ai eu de nombreuses conversations cet été dans les campings de l’éternité. Je m’arrête devant une pierre et je dis :

— Bonjour grand-papa. Ça va?

Puis je réalise immédiatement que la question manque un peu de pertinence.

Alors je poursuis :

— J’ai fait 50 kilomètres pour venir te voir. Silence.

— Tu aurais pu te faire enterrer plus près. Toujours rien. Ils sont comme ça, mes ancêtres. Peu bavards. Mais extraordinaires pour écouter. Je peux parler pendant vingt minutes sans qu’aucun me coupe la parole. Aucun ne regarde son téléphone. Aucun ne me raconte que, dans son temps, c’était bien mieux. Ce qui est remarquable parce que, justement, c’était leur temps.

Et surtout, jamais un seul ne m’a contredit. J’envisage sérieusement de tenir mes prochaines réunions de famille au cimetière. Mais derrière toutes ces plaisanteries, il se passe quelque chose d’étrangement beau.

À force de chercher des noms gravés dans la pierre, je découvre des vies. Des couples. Des enfants morts trop jeunes. Des familles nombreuses. Des hommes et des femmes qui ont traversé des hivers, élevé des enfants, travaillé une terre, aimé, souffert, recommencé.

Et soudain, je ne suis plus devant une pierre. Je suis devant quelqu’un grâce à qui, quelque part dans cette immense chaîne improbable des naissances, je suis ici.

Alors je prends la photo. Je note l’endroit. Et je repars.

Un jour, je remettrai tout cela à ceux qui viendront après moi. Ils sauront où reposent leurs grands-parents, leurs arrière-grands-parents et tous ces inconnus dont ils portent pourtant quelque chose dans le visage, dans le caractère ou dans une vieille manie familiale dont personne n’arrive à identifier l’origine.

Je leur aurai laissé les coordonnées. Le chemin. Les noms. Une cartographie de leurs racines. Et peut-être qu’un jour, un de mes descendants poursuivra le travail. Il entrera dans un cimetière avec son téléphone, consultera mon répertoire et dira :

— Voyons… Martin disait que c’était dans cette rangée-là. Et il me cherchera peut-être, moi aussi.

Je souhaite simplement lui faciliter la tâche. Parce qu’après avoir passé une partie de mes vacances à chercher tout le monde, quand mon tour viendra de m’installer au camping de l’éternité, je tiens absolument à laisser mon numéro de terrain et pas celui de mon téléphone.

La lecture est aussi un sport dangereux

J’ai aussi beaucoup lu. Mais ça, j’avais décidé que ça ne comptait pas. Lire, c’est être assis. Et toute activité pratiquée assise devrait normalement appartenir à la famille du repos. Sauf qu’un bon livre vous fait réfléchir. Et réfléchir, nous l’avons établi précédemment, c’est du travail déguisé.

J’ai donc passé une partie de mes vacances assis à travailler sans bouger. Misère, c’est sournois, la littérature. Et comme si cela ne suffisait pas, j’ai rédigé des propositions de publications, préparé des projets, noté des idées, repris des textes et imaginé ce qui viendrait après les vacances.

Je préparais donc mon retour à la retraite… pendant ma période où j’étais censé ne pas retraiter. C’est une technique très efficace pour prolonger la retraite jusque dans les vacances. Le grand retour de celui qui n’était jamais vraiment parti

Et me voilà maintenant de retour à l’écriture pour Les Radieuses. Reposé? Absolument. Enfin… théoriquement. Parce que je découvre quelque chose : les vacances ne sont peut-être pas faites pour arrêter de vivre. Elles servent plutôt à changer le verbe qui nous occupe.

Pendant l’année, je dois.

Pendant les vacances, je peux.

Je peux lire parce que j’en ai envie. Faire du vélo parce que la route m’appelle. Me jeter dans la piscine parce qu’il fait chaud. Corriger une page parce qu’une phrase me dérange depuis le petit déjeuner. Écrire une idée parce qu’elle vient cogner à la porte.

Et peut-être que le véritable repos est là.

Non pas dans l’absence de mouvement, mais dans l’absence d’obligation.

La santé mentale n’exige peut-être pas toujours que nous arrêtions tout. Elle nous demande parfois simplement de retrouver le choix. Le droit de ralentir. De perdre une heure. De lire sans apprendre. De pédaler sans arriver quelque part. De nager sans battre un record. De travailler à quelque chose uniquement parce que cela nous rend heureux.

Finalement, cet été, j’ai compris que je m’étais trompé. Je voulais ne rien faire. J’ai fait du vélo, barboté, lu, écrit, corrigé, proposé, écrit un livre, imaginé des projets et préparé ma rentrée. Bref, je n’ai rien fait…mais je n’ai pas arrêté une seconde.

Alors me voici de retour. Avec mes mots, mes réflexions, mes contradictions et cette étrange manie de regarder notre monde en me demandant s’il ne faudrait pas, de temps en temps, lui prescrire deux semaines de vacances.

Parce qu’après un été consacré sérieusement à ne rien faire, j’ai acquis une certitude :

Le repos, ce n’est pas nécessairement de ne rien faire. C’est pouvoir faire beaucoup de choses sans avoir l’impression qu’on est obligé d’en faire une seule.

Maintenant, excusez-moi.

Mes vacances sont terminées.

Je vais enfin pouvoir me reposer.

Martin Gaudreault, photographe et scribouillard

___________________________________________________

Tant qu’à y être

Mes lectures favorites de l’été (il y en a eu d’autres, mais en particulier celles-ci !). Je le sais, j’ai un parti pris, c’est un maudit bon gars né dans mon coin de pays, à Chambord, au Lac-Saint-Jean. Attention, vous pourriez devenir addict!

Parti courir T.01 chroniques pandémiques, Guy Ménard, ÉDITIONS VICTOR ET ANAÏS, J’ai toujours fait du sport. Jamais en athlète accompli, mais plutôt comme un militant. Cela fait partie de ma définition de ce qu’est une vie complète. Le 23 mars 2020, alors que le Québec tombait en pause Covid, je suis parti courir pour garder la forme. Mes courses sont devenues des séances d’observations, puis, des chroniques, d’abord publiées sur Facebook et le site www. particourir.com. Elles parlent de tout… sauf de course. Le sport sert de prétexte pour trouver et raconter des histoires. Au profit de la Chaire Myélome Canada de l’Hôpital Maisonneuve Rosemont (HMR).

Parti courir T.02 Chroniques de la vie (extra) ordinaire, Guy Ménard, ÉDITIONS VICTOR ET ANAÏS, Pendant la Covid, alors que plusieurs se sont mis à faire du pain, moi, je me suis mis à raconter des histoires, celles qui me traversaient l’esprit quand je courais. D’abord sur Facebook, ensuite sur un site internet (www.particourir.com) et finalement, grâce à l’immense générosité de mon ami et éditeur Christian Bougie des Éditions Victor et Anaïs, dans un livre publié au printemps 2022, « Parti courir, chroniques pandémiques ». « Parti courir 2 » regroupe les chroniques écrites depuis 2022. Avec le temps, le « Je suis parti courir » qui amorce chaque chronique a vu son sens s’élargir. Je cours aussi parfois dans ma tête, après un souvenir, un son, une photo. Une chose cependant, n’a pas changé. « Parti courir » demeure un titre résolument trompeur, puisque j’y parle de tout… sauf de course!

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