Mon voisin est un homme intriguant. S’il faisait du cinéma, on dirait de lui qu’il crève l’écran. Ses gestes sont lents et méthodiques lorsqu’il s’affaire dans son jardin : il me fascine. Je ne le connais pas encore très bien, mais je l’observe parfois depuis ma terrasse, en feignant d’effectuer une tâche ou une autre. La semaine passée tient, il a rafraîchi sa porte en lui donnant un coup de pinceau rouge. Depuis, j’ai envie de repeindre la mienne. Il se promène maintenant dans le jardin, un sécateur à la main. Son chien, toujours enthousiaste, court vers lui en aboyant joyeusement. C’est un superbe Golden Retriever qui bat de la queue en permanence. Son propriétaire lui tapote gentiment la tête et, tout en souriant, lui adresse quelques mots. Il se dirige ensuite vers le cabanon où il range ses outils de jardinage et sa brouette.

Tous les jours de la semaine, à l’exception du dimanche, mon voisin porte une casquette de couleur indéterminable et une veste à carreaux bleus et jaunes qui ont manifestement connu des jours meilleurs. Pourtant, il dégage une prestance noble qui m’impressionne un peu, à la manière d’un châtelain qui veille au bon entretien de son domaine. Sa compétence est empreinte de bienveillance envers la végétation qui se réveille un peu ébouriffée. Le gazon de son jardin est d’un vert tendre et moelleux, presque exempt de taches jaunes et brunes qui marquent le mien. Dès l’aube, il s’active sans relâche, ne rentrant qu’en fin d’après-midi. Ses plates-bandes sont déjà constellées de petites feuilles vertes.

Des gouttes de pluie commencent à tomber. Il regarde le ciel, se retourne et appelle son chien. Sa journée sera écourtée. Je me demande s’il vit seul depuis longtemps. Je n’ai pas osé lui poser la question. La semaine dernière, nous avons échangé quelques mots par-dessus la clôture. Albert est son nom. Il ne m’a pas demandé le mien, mais je lui ai répondu, car nous sommes voisins. En tout cas, il ne semble pas affecté par la solitude, tellement il est absorbé par les soins qu’il donne à son jardin, qui a été bien malmené par un hiver trop long. Ses plates-bandes doivent être splendides au début de l’été, alors que je n’ai pas encore commencé à nettoyer les miennes. Je l‘observe, il taille des arbustes çà et là, en élaguant les branches abîmées sur les lilas. Il commence par l’amélanchier, qui a déjà des bourgeons, puis il s’attaque aux rosiers sauvages qui débordent de leur espace délimité, risquant d’étouffer les pivoines dont j’aperçois de loin les pointes rouges dressées. Quatorze pots de terracotta remplis de terre sont alignés le long de la clôture. Ils attendent les bulbes de dahlias entreposés durant l’hiver. Il m’a expliqué que le pH du sol ne convenait pas aux rhododendrons. Il a donc décidé de les transplanter dans un endroit où un énorme chêne se dresse au milieu du jardin. Les tulipes commencent à percer et je suis touchée par la douceur avec laquelle il dégage les feuilles, encore recouvertes des derniers vestiges de l’hiver.
Ah, il s’est arrêté pour regarder autour de lui, avec le regard attentif de celui qui connait par cœur chaque détail de ce qu’il a construit. Sans hésitation, il s’est dirigé vers la fontaine qui nécessitait des réparations après le dernier épisode de froid intense. Avec ses soixante-treize ans bien sonnés, il continue de s’occuper seul de son jardin. Comme il le dit si bien, il est toujours capable de pousser la brouette, de planter des arbustes, de tailler les rosiers. Il n’a pas de plan pour le futur, même si de temps en temps, son dos le fait souffrir un peu. Sinon, il n’envisage pas de s’arrêter. Il avait semblé agacé par ma question, qui, pourtant, ne faisait que mettre en évidence mon respect pour son engagement.

De loin, il me salue de la main. Embarrassée, je me dis que, tout ce temps, il savait que je l’observais. Il m’invite à le rejoindre en me désignant une tasse. Je traverse son terrain : une vieille théière est posée sur l’établi de bois au milieu du jardin. Il me tend une tasse de thé, puis en verse une pour lui-même. Nous nous sommes assis sur le porche, dans un silence confortable, que je n’ai pas eu envie d’interrompre par une phrase banale. Le chien, dont le nom m’est encore inconnu, a choisi un endroit ensoleillé pour se prélasser à nos pieds. Un papillon est venu se poser sur le bord de ma tasse. Nous l’avons regardé, Albert et moi, sans faire un geste. Soudain, le papillon s’est envolé, nous l’avons suivi des yeux.
Le ciel s’est assombri. Un éclair au loin a dessiné une ligne de lumière. J’avais terminé ma tasse de thé. Je me suis levée en disant qu’après tout ce travail, il serait agréable que le jardin reste immuable. Il a ri doucement. Puis il a simplement répondu que, si l’architecture du jardin était bien faite, les sentiers, les arbres et l’âme qui l’habitait demeureraient intacts. Les fleurs, tout comme nous, ne font que passer. Chaque année, on pourrait les remplacer, et pourtant, cela resterait toujours le même jardin. Je n’avais jamais perçu mon jardin sous cet angle. Un peu déconcertée, je n’ai pas répondu, mais sa remarque m’a fait réfléchir; je suis chargée de poser les fondations d’un jardin qui me survivra…

La pluie tombait en un murmure constant, adouci par les mouvements réguliers de sa chaise, qui faisait office de métronome. J’étais bien ainsi, faisant partie de cette mélodie ponctuée de silences. L’odeur de terre mouillée et d’herbe froissée se mêlait à celle, âcre, du thé refroidi. J’étais singulièrement à l’aise avec ce voisin un peu taciturne qui ne disait que quelques mots de temps à autre. Il semblait indifférent à ma présence, comme s’il était absorbé dans ses pensées. La pluie avait interrompu ses travaux, mais elle faisait partie de son rythme, il s’en accommodait. Il considérait cela comme une parenthèse : les yeux mi-clos, il était à l’écoute de son jardin. De temps en temps, il se penchait et sa main se tendait vers le chien qui soupirait, heureux.
Quand j’ai quitté Albert pour retourner chez moi, j’ai emprunté le sentier étroit et bordé de framboisiers qui marquait la limite entre nos terrains. Curieusement, je n’ai pas été agacée par les épines qui me griffaient les jambes, bien que j’aie pensé à les enlever plus tôt. J’avais maintenant un peu honte d’avoir voulu arracher ces arbustes acérés. Ils me servaient de bouclier contre les ratons, les marmottes, les écureuils et autres rongeurs, et produisaient également une bonne quantité de fruits. Mes pieds trempés et ma vision embrouillée par la pluie ne me dérangeaient plus. Je me sentais apaisée. En entrant, j’ai retiré mes chaussures et allumé un feu dans la cheminée. Au cœur du mois de mai, je me suis blottie auprès des flammes pour vous écrire. De plus en plus, je me sens attirée par la vie tranquille de la nature. En vérité, je n’en peux plus du bruit ambiant. Peut-être est-ce l’effet de mon âge, mais je ne comprends pas comment nous en sommes arrivés là, nous, les humains. Je veux mieux. J’aspire à retrouver ma tranquillité intérieure, qui m’a échappé ces derniers temps. Submergées par les nouvelles et les opinions de tout le monde, mes pensées sont devenues un paysage confus où je ne me reconnais pas. Je veux du silence. Pour le moment, rien qu’en existant, mon voisin me rappelle que les choses simples de la vie contiennent ces bribes d’apaisement dont j’ai tant besoin.

Mon îlot de cuisine est envahi par une multitude de petits pots de fines herbes et de fleurs. Les lampes de croissance éclairent la pièce comme autant de petits soleils. Je vais me concentrer sur ces brindilles qui se penchent vers la lumière, je vais leur parler et leur donner les meilleurs soins. Je vais concevoir mon jardin avec une vision nouvelle : ce sera un potager pour l’avenir. J’espère que, dans un avenir lointain, deux autres voisins s’engageront dans des discussions philosophiques sur l’avenir des jardins…
N’allez pas croire que je consacre l’ensemble de mon temps à espionner mes voisins. En fait, je ne m’intéresse qu’à ceux qui me captivent. J’aime observer les gens qui, souvent sans le savoir, détiennent une sagesse intemporelle. Ces personnes ont généralement le courage de la partager. La sagesse ne cherche pas la gloire ni les projecteurs. Elle s’infiltre discrètement dans les poches des Albert du monde. Je vais donc continuer à observer mon voisin. Je vous tiendrai au courant…





