Le cahier à spirale – L’odeur de septembre

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ll y a un cahier à spirale posé devant moi.

Je le regarde. Un objet bien ordinaire pourtant. Quelques dizaines de feuilles lignées retenues par un petit boudin de métal. Rien qui mérite une vitrine de musée. Rien qui impressionnerait les gens de la haute sphère technologique.

Et ce matin, il me parle. Il me ramène aux rentrées scolaires, à cette odeur de papier neuf, de crayons fraîchement taillés, de gomme à effacer et de boîte à lunch. Dans mon souvenir, septembre avait encore la décence d’arriver lentement.

On préparait nos choses. Ma mère écrivait mon nom sur mes cahiers. Elle recouvrait mes livres scolaires avec un soin presque religieux. Sans le savoir, nous apprenions peut-être quelque chose de plus important que les mathématiques. Je crois, qu’à cette époque nous apprenions, entre autres, à prendre notre temps en allant choisir avec nos parents les fournitures scolaires. Aujourd’hui, devant ce cahier à spirale, je me demande à quel moment nous avons commencé à courir.

Tout le monde court

Aujourd’hui, septembre arrive en courant. Tout arrive en courant.

Les nouvelles courent. Les marchés courent. Les voitures courent. Les enfants courent vers l’école pendant que les parents courent vers le travail. Nous mangeons rapidement pour retourner travailler afin de gagner assez d’argent pour acheter des appareils qui nous promettent de nous faire gagner du temps.

Et avec tout le temps gagné, nous n’avons jamais autant manqué de temps. Il y a quelque chose de magnifique dans cette absurdité. Nous avons inventé le four à micro-ondes pour économiser trois minutes sur la soupe et nous passons ensuite vingt minutes à chercher notre téléphone. Même nos appareils nous demandent maintenant si nous voulons « passer » l’introduction de la série télévisée. Passer la publicité. Passer à la prochaine vidéo. Passer au prochain épisode. Passer à autre chose. Nous passons tellement vite que nous risquons un jour de passer à côté de notre propre vie.

Un objet qui ne sonne pas

Je reviens à mon cahier. Il est toujours là. Il attend. Il possède cette qualité devenue presque révolutionnaire : il ne sonne pas. Il ne vibre pas. Il ne me recommande rien.

Il ne connaît ni mes goûts, ni mon âge, ni mes habitudes de consommation. Il ignore où je suis. Il se fout complètement de savoir si j’ai aimé la page précédente. Il ne compte pas mes clics et ne m’interrompt pas pour m’annoncer qu’une personne que je connais à peine vient de photographier son assiette.

Le cahier est un objet merveilleusement indifférent. Il faut aller vers lui. Prendre un crayon. S’asseoir. Et commencer. Alors, quelque chose d’étrange se produit. La main ralentit la pensée. Les mots cessent de courir. Les idées acceptent enfin de marcher.

En le regardant, je pense aux enfants qui reprennent le chemin de l’école avec leurs sacs trop grands pour leurs épaules. Ils marchent vers des années dont ils ignorent encore la vitesse. Ils ne savent pas que bientôt quelqu’un leur expliquera qu’il faut réussir rapidement, choisir rapidement, produire rapidement, répondre rapidement, performer rapidement.

Même se reposer devra devenir efficace. On leur dira : dépêche-toi. Dépêche-toi de grandir. Dépêche-toi de choisir ce que tu veux faire dans la vie. Dépêche-toi de réussir. Dépêche-toi d’être heureux. Comme si le bonheur avait une heure de tombée. Nous devrions peut-être leur enseigner une matière nouvelle. La lenteur… j’en ferais un cours obligatoire.

Trois heures par semaine à regarder tomber la neige, écouter quelqu’un raconter une histoire sans consulter son téléphone, marcher sans compter ses pas, s’asseoir au bord d’un lac sans éprouver le besoin de photographier le coucher du soleil pour prouver aux autres qu’on l’a vu. 

La première leçon serait simple : prends ton temps.

La lenteur du vivant

Parce que les choses importantes sont rarement pressées. Un arbre ne pousse pas plus vite parce qu’on lui envoie un courriel marqué « urgent ». Un lac ne se dépêche pas de devenir rivière. L’automne prend le temps nécessaire pour rougir une feuille avant de la laisser tomber. Un enfant prend des années à devenir un adulte. Une amitié véritable prend du temps. Un deuil aussi. L’amour surtout.

Même la lumière de septembre, lorsqu’elle descend sur les maisons, semble savoir qu’il existe une différence entre arriver quelque part et y être vraiment. Nous avons oublié cela. Nous avons rempli nos journées jusqu’à ce qu’elles ne puissent plus respirer.

Nous avons confondu « être occupé » et « être vivant ». 

Laisser des pages blanches

Je regarde encore le cahier. Sa spirale me fascine. Elle tourne autour d’elle-même tout en avançant. Elle revient toujours du même côté, mais jamais exactement au même endroit. Elle ressemble étrangement à la vie. Nous avançons ainsi. En tournant. Nous retrouvons les mêmes joies, les mêmes peurs, les mêmes visages, les mêmes questions. Nous croyons parfois revenir au point de départ, mais nous avons avancé malgré nous. Et puis il y a toutes ces pages blanches. Peut-être devrions-nous vivre davantage comme elles nous le proposent. 

Une ligne à la fois. Accepter les ratures. Ne pas arracher toutes les pages où nous nous sommes trompés. Garder certaines fautes parce qu’elles racontent aussi qui nous étions. Laisser de l’espace. Du silence. Des marges. Et surtout, ne pas vouloir connaître immédiatement la dernière page. Le cahier est toujours devant moi. Je pourrais l’ouvrir. Je pourrais écrire. Mais pour l’instant, je ne fais rien. Je le regarde simplement.

Et je trouve soudain extraordinaire qu’un objet aussi modeste puisse contenir autant de temps sans jamais être pressé de le remplir. 

Dehors, le monde continue de courir. Il se dirige vers l’avenir avec cette étrange conviction que l’avenir sera assurément plus favorable s’il l’atteint rapidement.

Moi, je commence à penser le contraire. Peut-être que vivre n’est pas arriver avant les autres. Peut-être que vivre, c’est simplement être assez lent pour remarquer ce qui aurait disparu si nous étions passés trop vite.

Alors je laisse le monde courir. Et devant ce vieux cahier à spirale, je me fais une promesse :

« Je ne veux plus gagner du temps. Je veux avoir le temps de le vivre. »

Martin Gaudreault photographe et sociographe boréal

Tant qu’à y être

Éloge de la lenteur, Carl Honoré – Les petits collectors – Marabout

Et si un bon usage de la lenteur pouvait rendre nos existences plus riches ? Nous avons pour la plupart tendance à privilégier la quantité de tâches à abattre à la qualité de nos actes quotidiens. Pourquoi sommes-nous si pressés ? Pouvons-nous et voulons-nous aller moins vite ? À l’heure où la performance est requise sur tous les fronts de l’existence, Carl Honoré enquête au cœur d’un courant d’opinion baptisé « Slow », qui propose de rééquilibrer rapidité et lenteur dans notre vie, et de retrouver ce que les musiciens appellent le tempo giusto.

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